C’est l’un des grands mystères minuscules de la ville. Nous vivons entourés de pigeons, ils se reproduisent évidemment, et pourtant leurs petits semblent n’exister nulle part. À croire que le pigeon naît directement adulte, à côté d’une bouche de métro, avec une connaissance innée du fonctionnement des terrasses de café.
La réalité est beaucoup plus simple, mais assez fascinante : les bébés pigeons restent cachés jusqu’à ce qu’ils ressemblent presque à leurs parents.
Le pigeon biset, dont descendent la plupart des pigeons urbains, nichait à l’origine dans les falaises et les cavités rocheuses. Nos villes lui ont fourni un gigantesque substitut : corniches, rebords, clochers, ponts, bâtiments abandonnés, conduits et recoins difficilement accessibles. Bref, tout un immobilier parallèle que nous regardons rarement.
C’est là que les pigeons installent leurs nids. Et contrairement aux poussins que l’on imagine rapidement courir derrière leur mère, les pigeonneaux passent plusieurs semaines au nid. Ils naissent minuscules, avec une apparence assez éloignée du pigeon dodu de nos places : peau visible, duvet jaunâtre clairsemé, gros bec et allure franchement préhistorique.
Leurs parents s’occupent d’eux avec une particularité étonnante. Chez les pigeons, le mâle comme la femelle produisent dans leur jabot une substance extrêmement nutritive appelée communément « lait de jabot ». Les petits en sont nourris pendant leurs premiers jours avant que leur alimentation évolue progressivement.
Et voilà précisément pourquoi nous les ratons.
Lorsqu’un jeune pigeon quitte enfin son nid, généralement autour de quatre à cinq semaines après l’éclosion, il est déjà presque aussi grand qu’un adulte et possède l’essentiel de son plumage. Pour le passant qui le croise sur un trottoir, c’est simplement… un pigeon.
Pourtant, maintenant que vous connaissez le truc, vous pourrez peut-être les repérer. Les jeunes présentent notamment un plumage souvent plus terne, et leurs yeux et leur bec n’ont pas encore exactement l’apparence caractéristique des adultes. Ils peuvent aussi sembler un peu plus hésitants dans leurs déplacements.
Il existe donc bien des milliers de bébés pigeons au-dessus de nos têtes. Nous ne les voyons simplement presque jamais au moment où ils sont vraiment des bébés.
Et cette petite énigme urbaine raconte finalement quelque chose d’assez joli sur nos villes : nous croyons les connaître parce que nous les parcourons chaque jour, alors qu’à quelques mètres de nos fenêtres existe tout un monde invisible.
La prochaine fois que vous verrez cinquante pigeons sur une place, regardez-les mieux.
Il y a peut-être un bébé parmi eux.
Simplement, il a déjà presque la tête d’un adulte.
Le pigeon a trouvé depuis longtemps la meilleure technique pour traverser l’adolescence : ne la montrer à personne.
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