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Bientôt, le luxe sur Internet sera de tomber sur un humain

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Il y a encore quelques années, la grande peur était de tomber sur un faux compte. Demain, notre petite joie quotidienne sera peut-être de tomber sur un vrai humain.

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Un type qui écrit mal. Une femme qui hésite devant une caméra. Un musicien qui rate une note. Une photo légèrement floue. Une phrase bancale mais personnelle. Une voix qui respire entre deux mots. Bref, toutes ces imperfections que nous avons passé vingt ans à vouloir supprimer pourraient devenir les nouveaux signes du luxe.

Parce qu’un drôle de basculement est en train de se produire sur Internet.

Une étude publiée en août 2026 par le Pew Research Center a analysé près d’un demi-million de pages web anglophones issues des archives de Common Crawl. Dans son échantillon de juillet 2026, environ 10 % de l’ensemble des pages présentaient des signes importants d’écriture ou de réécriture par intelligence artificielle. Mais le chiffre devient beaucoup plus spectaculaire lorsqu’on ne considère que les pages publiées depuis l’arrivée de ChatGPT : plus d’un tiers présentaient de tels signes. (Pew Research Center)

Il ne s’agit évidemment pas de dire que tout contenu produit avec une IA est mauvais. Ce serait absurde. Un appareil photo n’a pas supprimé le photographe et Photoshop n’a pas supprimé l’artiste. L’IA peut être un outil formidable lorsqu’une personne reste aux commandes, choisit, coupe, transforme, invente et surtout sait ce qu’elle veut raconter.

Le problème commence ailleurs : lorsque plus personne ne veut vraiment raconter quoi que ce soit.

Bienvenue dans l’ère du « slop ».

Le mot s’est imposé pour désigner cette gigantesque bouillie de textes, d’images et de vidéos générés industriellement dans le seul but d’occuper l’espace, provoquer un clic et récupérer quelques secondes d’attention. Des chercheurs ont commencé à étudier très sérieusement ce phénomène. Une étude publiée en août 2026 sur la production de vidéos virales générées par IA en Chine décrit des systèmes dans lesquels des créateurs testent des formats, multiplient les comptes et industrialisent la viralité. L’objectif n’est plus nécessairement de construire une œuvre ou même une identité : il s’agit d’aller vite, de produire beaucoup et de s’adapter en permanence à ce que récompense l’algorithme. (Springer Nature Link)

C’est probablement là que se trouve la véritable révolution de l’IA culturelle. Pas dans la capacité d’une machine à fabriquer une jolie image. Cela, finalement, n’est qu’une prouesse technique. La révolution beaucoup plus profonde consiste à pouvoir fabriquer une quantité pratiquement illimitée de contenu pour un coût dérisoire.

Et notre cerveau, lui, n’a pas bénéficié de la même mise à jour.

Une journée continue d’avoir vingt-quatre heures. Nos yeux ne peuvent regarder qu’un nombre limité d’images. Nous ne pouvons lire qu’un certain nombre d’articles, écouter qu’un certain nombre de chansons, regarder qu’un certain nombre de films.

Nous entrons donc dans une économie étrange où le contenu devient infini alors que l’attention humaine reste désespérément limitée.

Et lorsqu’une chose devient infiniment abondante, sa valeur tend à diminuer.

C’est ici que l’histoire devient passionnante.

Car à mesure que la perfection synthétique se banalise, l’imperfection pourrait devenir désirable.

Imaginez Internet dans cinq ans. Des millions de chansons parfaitement produites. Des mannequins virtuels absolument magnifiques. Des vidéos sans défaut. Des articles grammaticalement impeccables. Des voix splendides. Des paysages impossibles photographiés par des gens qui n’y sont jamais allés. Des influenceurs qui n’existent pas racontant des voyages qu’ils n’ont jamais faits à des abonnés dont une partie n’existe peut-être pas davantage.

Au milieu de tout cela apparaît soudain une vieille dame filmée avec un téléphone médiocre qui raconte pendant trois minutes comment elle a rencontré son mari en 1968.

On regardera peut-être les trois minutes.

Parce qu’elle existe.

Voilà ce que l’IA pourrait paradoxalement remettre au centre du monde numérique : la preuve de l’existence.

Nous avons longtemps utilisé la technologie pour rendre les humains plus parfaits. Filtres, retouches, correction automatique, autotune, montage, stabilisation, recommandations algorithmiques. Désormais, nous risquons d’utiliser l’imperfection pour prouver que nous sommes humains.

Le grain d’une photographie. Une hésitation. Une faute. Une ride. Une respiration. Un silence trop long.

Tous ces petits accidents autrefois considérés comme des défauts pourraient devenir des certificats d’authenticité.

Et cela pourrait bouleverser la culture beaucoup plus profondément qu’on ne l’imagine.

Dans un monde capable de produire dix millions d’images impeccables, ce n’est peut-être plus l’image impeccable qui impressionnera. Ce sera celle derrière laquelle on sent une nécessité.

Pourquoi cette photographie a-t-elle été prise ?

Pourquoi ce texte a-t-il été écrit ?

Pourquoi cette chanson existe-t-elle ?

Ces trois questions risquent de devenir beaucoup plus importantes que : est-ce techniquement réussi ?

C’est également une excellente nouvelle pour ceux qui ont quelque chose à dire.

Pendant quelques années, nous avons cru que l’intelligence artificielle allait rendre la création humaine moins précieuse parce qu’elle permettait à tout le monde de produire. Il est possible que l’effet inverse finisse par se produire. Lorsque tout le monde peut fabriquer quelque chose, fabriquer quelque chose n’a plus beaucoup de valeur. Ce qui devient rare, c’est d’avoir une raison de le fabriquer.

L’auteur revient alors par la fenêtre.

Pas forcément l’auteur génial, sacralisé, enfermé dans sa tour d’ivoire. Simplement quelqu’un qui regarde le monde depuis un endroit précis et qui accepte de signer ce regard.

Moi, j’ai vu cela.

Moi, j’ai vécu cela.

Moi, je pense cela.

Trois phrases extrêmement simples qu’aucune intelligence artificielle ne peut réellement prononcer.

Elle peut écrire « je ».

Elle ne peut pas avoir été là.

Internet pourrait ainsi se diviser progressivement en deux continents. D’un côté, une immense production fonctionnelle : informations pratiques, résumés, images décoratives, traductions, publicités, vidéos automatisées et contenus conçus pour alimenter les machines. De l’autre, quelque chose de beaucoup plus rare : des traces humaines.

Et nous chercherons peut-être ces traces exactement comme nous recherchons aujourd’hui un meuble fabriqué à la main au milieu de milliers d’objets industriels.

Le paradoxe serait magnifique.

Nous aurions inventé des machines capables d’imiter presque parfaitement les humains pour finalement redécouvrir tout ce qui rend les humains inimitables.

Le doute.

Le mauvais goût.

Les obsessions.

Les contradictions.

Les cicatrices.

Les souvenirs.

Et cette merveilleuse capacité à faire parfois quelque chose qui ne sert absolument à rien.

Dans quelques années, le véritable label premium d’Internet ne sera peut-être ni « 4K », ni « intelligence artificielle », ni même « haute définition ».

Ce sera beaucoup plus simple.

« Fait par quelqu’un. »

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