Depuis quelque temps, sous des photos de Gisèle Pelicot, on voit surgir des commentaires qui la traitent de « comédienne », de « sorcière », mettent en doute son statut de victime, ironisent sur son apparence, son sourire, ses vêtements, sa nouvelle vie.
Non. Pas des robots. Pas toujours. Ce sont des êtres humains derrière leurs écrans. Des ombres mouvantes qui pensent parfois être de « bons Français », des gens respectables, et qui trouvent néanmoins parfaitement normal de salir publiquement une femme dont le calvaire a été établi devant la justice.
À gerber. Ça suffit. Y’en marre c’est plus possible de laisser passer ça.
Il semble donc qu’un petit rappel soit nécessaire.
Cette femme s’appelle Gisèle Pelicot.
Le 19 décembre 2024, les 51 accusés du procès des viols de Mazan ont tous été déclarés coupables de viol, tentative de viol ou agression sexuelle au préjudice de Gisèle Pelicot. Dominique Pelicot, son ex-mari, qui la droguait à son insu et organisait les agressions, a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle. Il n’a pas fait appel, rendant cette condamnation définitive.
Dix-sept condamnés avaient initialement fait appel. Seize se sont finalement désistés. Un seul est allé jusqu’au nouveau procès, en octobre 2025. Condamné à neuf ans en première instance, il a de nouveau été reconnu coupable et sa peine a été portée à dix ans de réclusion criminelle.
Et il ne s’agit pas d’une histoire reposant sur quelques témoignages incertains ou sur une reconstruction médiatique. Le dossier comportait notamment les images enregistrées par Dominique Pelicot lui-même. Les faits ont été examinés pendant des mois devant la justice.
Voilà simplement les faits judiciaires. Implacable. Aucun doute possible.
Et pourtant, sous une simple photographie montrant Gisèle Pelicot souriante, élégante, habillée pour une soirée, des centaines de personnes peuvent encore ressentir le besoin de déverser publiquement leur suspicion, leur mépris et leurs insinuations.
Comme si une victime devait présenter à vie les stigmates visibles de ce qu’elle a subi. Comme si elle devait marcher tête basse. Comme si sourire devenait suspect. Comme si porter une robe constituait une preuve à charge. Comme si continuer à vivre était une trahison de son propre malheur.
Il faudrait donc rappeler quelque chose d’une simplicité confondante : une victime n’est pas condamnée à avoir l’air d’une victime jusqu’à la fin de ses jours.
Gisèle Pelicot a le droit de sourire. Elle a le droit de sortir. Elle a le droit d’être élégante. Elle a le droit de danser si elle en a envie, de rire, d’aimer, de voyager, de refaire sa vie, de connaître des moments heureux.
Elle a même le droit — incroyable audace — de vivre.
Et c’est peut-être cela qui dérange certains petits esprits : qu’une femme à qui l’on a voulu confisquer son corps refuse maintenant qu’on lui confisque le reste de son existence.
On peut discuter de tout dans une démocratie. On peut commenter une affaire judiciaire, critiquer les médias, discuter une décision de justice. Mais il existe une différence fondamentale entre exercer son esprit critique et inventer un soupçon simplement parce qu’une victime ne correspond plus à l’image misérabiliste que l’on voudrait lui imposer.
Ce qui me bouleverse finalement dépasse même le cas de Gisèle Pelicot.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment, après un procès de plusieurs mois, des condamnations, des preuves filmées et un second verdict en appel, une photographie d’une femme souriante peut-elle encore suffire à déclencher cette avalanche de boue ?
Il y a là quelque chose de profondément inquiétant : cette incapacité à accepter les faits lorsqu’ils contrarient le récit que l’on s’est fabriqué.
Les hommes jugés dans cette affaire ont eu des avocats. Ils ont pu parler. Se défendre. Contester les accusations. La justice a examiné les faits et rendu ses décisions.
Gisèle Pelicot, elle, n’a désormais plus rien à prouver à Internet.
Rien.
Elle a suffisamment payé.
Alors oui, devant cette nouvelle vague de boue, je n’ai pas envie d’être mesuré. J’ai simplement envie de dire : ça suffit.
Foutez la paix à Gisèle Pelicot.
Et laissez-la vivre.
