La Fondation Henri Cartier-Bresson présente jusqu’au 4 octobre 2026 « Daido Moriyama – Lettres d’amour à la photographie », une exposition de 60 tirages accompagnés de documents et publications, organisée en quatre sections sous le commissariat de Clément Chéroux. Et surtout, il ne s’agit pas d’une rétrospective chronologique classique : le parcours suit l’obsession presque existentielle que Moriyama entretient depuis les années 1960 avec la photographie elle-même.
C’est peut-être exactement l’exposition dont nous avions besoin maintenant.
Parce que nous vivons une époque paradoxale : jamais nous n’avons produit autant d’images et jamais elles n’ont été aussi techniquement impeccables. Nos téléphones corrigent la lumière, stabilisent le mouvement, reconstruisent la nuit, effacent les défauts. Les logiciels améliorent les visages. L’intelligence artificielle peut désormais fabriquer une photographie qui n’a même plus besoin d’avoir eu lieu.
Et Moriyama arrive avec son bordel magnifique.
En 1972, il publie Shashin yo sayonara — Adieu photographie — ouvrage radical dans lequel il s’attaque justement aux conventions de la photographie bien faite. Images floues, sombres, décadrées, granuleuses, sujets parfois difficilement identifiables : ce qui ressemble à une accumulation d’erreurs techniques devient une manière de se libérer d’une certaine orthodoxie photographique.
C’est là que Moriyama devient passionnant au-delà même de Moriyama.
Car qu’est-ce qu’une photographie réussie ?
La question paraît naïve. Elle est vertigineuse.
Une image parfaitement exposée, parfaitement nette et parfaitement composée peut être parfaitement morte. À l’inverse, une photographie techniquement catastrophique peut vous poursuivre pendant vingt ans. Il existe des images qui tremblent mais qui vivent, des images mal cadrées qui racontent davantage que celles où chaque élément se trouve exactement à sa place.
Moriyama photographie comme on marche dans une ville. Il attrape. Il prélève. Il réagit. Il accepte que le monde soit plus rapide que lui.
Son célèbre Stray Dog, photographié à Misawa en 1971 et présent dans l’exposition, est devenu l’une de ces images emblématiques. Mais le parcours évite justement de transformer l’exposition en alignement de trophées. Images, livres, publications et textes dialoguent pour montrer que, chez lui, photographier et réfléchir à la photographie sont pratiquement une seule et même activité.
Il y a même quelque chose d’obsessionnel dans son rapport à l’origine du médium. Moriyama s’est intéressé durant des décennies au Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce, jusqu’à effectuer des pèlerinages photographiques sur les traces de celui-ci. Il photographie également depuis des années une reproduction de cette image qu’il conserve chez lui.
Tout cela pourrait devenir terriblement intellectuel.
Ça ne l’est pas.
Parce qu’au bout du compte, il reste une chose extraordinairement simple : un homme, un appareil et le monde qui passe devant lui.
Et c’est peut-être cela qui rend cette exposition tellement contemporaine. À force de vouloir fabriquer des images parfaites, nous risquons d’oublier pourquoi nous avons commencé à photographier : pas nécessairement pour produire du beau, mais pour retenir quelque chose qui était là et qui, une seconde plus tard, ne le sera plus.
La photographie n’a jamais eu besoin d’être parfaite.
Elle a besoin d’être vivante.
Et chez Daido Moriyama, heureusement, elle tremble encore.
Daido Moriyama – Lettres d’amour à la photographie, Fondation Henri Cartier-Bresson, Paris, jusqu’au 4 octobre 2026.
