La lumière change sans bruit. Les contrastes se
renforcent.
Rien ne semble avoir bougé, pourtant le
dessin n’est déjà plus le même.
Le matin, je travaille au plus près du dessin. Mon
regard accompagne le geste. La main avance, le
papier reçoit, les pigments se déposent. À mesure
que je travaille, la distance entre ce que je fais et
ce que je regarde diminue.
Le monde n’est plus devant moi.
Je suis suffisamment proche pour ne plus
tout voir.
Puis la lumière tourne, presque
imperceptiblement.
Une distance réapparaît entre le dessin et moi. Ce
qui demeurait inaccessible pendant que j’étais
entièrement engagée dans le geste devient
perceptible.
Certaines tensions deviennent lisibles. Des vides
que je ne remarquais pas apparaissent.
L’ensemble reprend de l’importance.
Pourtant, le dessin peut être matériellement
identique à celui que je regardais quelques
instants auparavant.
Ce n’est pas nécessairement le dessin qui a
changé. C’est ce qui m’est accessible en le
regardant.
J’observe cette alternance.
Lorsque je suis engagée dans le geste, certaines
informations occupent mon attention tandis que
d’autres s’effacent. Lorsque la distance revient,
leur répartition change.
Je peux rester devant le même dessin, à la même
place, et ne plus voir les mêmes choses.
La distance ne se mesure pas seulement entre
mon corps et le papier. Elle peut se produire
dans mon attention.
Je travaille. Je m’arrête. Je regarde. Je reprends.
À chaque passage, certaines informations
deviennent accessibles tandis que d’autres le
sont moins.
La proximité me permet d’agir dans le dessin. La
distance me permet d’en retrouver l’ensemble.
Aucune de ces positions ne donne accès à tout.
Je peux désormais utiliser cette alternance
comme un outil de travail : interrompre le geste,
laisser revenir la distance, observer ce qu’elle
rend perceptible, puis reprendre.
Le dessin est toujours là.
Ce qui change, c’est ce que ma position me
permet d’en voir.
