Mon dessin a séché, je le retrouve. Le temps a
travaillé avec lui.
Avant de reprendre, je range, j’essuie. Je
rassemble quelques outils. Je retire ce qui
disperse l’attention. Ces gestes ne sont pas
extérieurs au travail. Ils construisent les conditions
de sa reprise.
Peu à peu, quelque chose s’accorde : le souffle, le
regard, le corps, l’espace.
Je peux dessiner devant une table, dans un train,
sous un arbre, dans une chambre, sur un carnet
posé sur mes genoux. La lumière change. Les
bruits changent. La position de mon corps et la
surface dont je dispose changent.
Le lieu change. L’attention demeure.
Je n’ai jamais attendu une toile pour dessiner. Une
feuille suffit. Parfois un carnet, parfois un simple
stylo.
Le support accueille. Il ne décide pas.
Mon atelier ne coïncide pas avec un lieu. Une
table, des murs et des outils peuvent en faciliter
l’existence, mais ils ne suffisent pas à le produire.
Lorsque je change d’endroit, je reconstruis
certaines conditions : trouver une position,
dégager une surface, choisir quelques outils,
retirer ce qui me disperse, retrouver une durée. Je
ne transporte pas un atelier intact d’un endroit à
l’autre. Je le recompose.
Mais chaque lieu agit sur cette reconstruction.
Dans un train, mon corps n’est pas placé comme
devant ma table. Sur mes genoux, le papier ne
reçoit pas le geste de la même manière. Une
chambre ne produit ni la même lumière, ni la
même distance, ni les mêmes mouvements autour
de moi qu’un extérieur.
Je reconstruis des conditions suffisamment
stables pour travailler tandis que le lieu introduit
ses propres variations.
Le déplacement devient alors un instrument de
recherche. En changeant de lieu, j’observe ce qui
dépend de l’environnement et ce qui demeure
dans ma pratique. Je distingue ce dont j’ai besoin
pour travailler de ce que j’avais simplement
l’habitude de retrouver autour de moi.
Le déplacement ne supprime pas mes repères.
Il révèle lesquels sont nécessaires.
Je ne poursuis pas une idée. Je poursuis
une rencontre.
Le dessin reprend.
Le lieu a changé. Quelque chose de ma pratique
demeure : quelque chose d’autre s’est déplacé
avec lui.
Je ne cherche pas une oeuvre. Je cherche
une justesse.
L’atelier n’est plus seulement le lieu dans lequel je
travaille. Il devient ce que je reconstruis pour que le
travail puisse recommencer.
