Incasable

Pourquoi les Français ont-ils de plus en plus de mal à s’exprimer ?

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En ces temps de crise, les chaînes de télévision aiment tendre le micro à « la France qui souffre ». À la sortie d’un supermarché, sur un marché, devant une station-service ou au pied d’un immeuble, on interroge des hommes et des femmes qui racontent leurs difficultés à finir le mois, à payer leurs factures, à nourrir leurs enfants ou simplement à continuer à vivre normalement.

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Et puis il y a parfois quelque chose d’autre qui frappe.

Pas seulement ce qui est dit, mais la manière de le dire.

Des phrases qui s’arrêtent au milieu, un vocabulaire extrêmement réduit, des mots employés à contre-sens, une syntaxe hésitante, des raisonnements qui peinent à dépasser trois idées successives, une difficulté manifeste à expliquer clairement une situation pourtant vécue au quotidien.

Il serait facile, et profondément injuste, d’en conclure que les Français seraient devenus « stupides ». Ce serait confondre intelligence et maîtrise du langage. On peut être intelligent, lucide, habile, sensible et éprouver d’immenses difficultés à mettre sa pensée en mots.

Mais précisément : c’est cela qui devrait nous inquiéter.

Car le langage n’est pas seulement un joli vernis culturel destiné aux dîners mondains. C’est un outil de pensée. Plus on possède de mots, plus on peut distinguer, nuancer, expliquer, contester, argumenter. Quand le vocabulaire se réduit, c’est aussi une partie de notre capacité à formuler le monde qui se rétrécit.

Les interviews de rue deviennent alors parfois un miroir assez brutal de plusieurs décennies de recul de la lecture, de disparition progressive de la culture générale commune, de difficulté de l’école à transmettre une véritable maîtrise de la langue et d’une société où l’image et la réaction instantanée ont largement remplacé la construction patiente d’une pensée.

Le phénomène dépasse largement les fautes de français. Ce qui frappe davantage encore, c’est la difficulté à organiser un raisonnement. On commence une idée, on bifurque, on revient en arrière, on accumule des impressions, mais on peine parfois à dire simplement : voici ce qui m’arrive, voici pourquoi je pense que cela arrive, voici ce qui devrait changer.

Et cela a des conséquences beaucoup plus graves qu’une mauvaise note en dissertation.

Celui qui ne sait pas exprimer précisément sa colère est condamné à la crier.

Celui qui ne dispose pas des mots pour décrire une injustice aura davantage de difficulté à la combattre.

Celui qui maîtrise mal les nuances devient aussi plus vulnérable aux slogans, aux raccourcis et aux discours prémâchés.

Il existe aussi une responsabilité des médias.

Lorsqu’une chaîne interroge « les Français », elle ne sélectionne évidemment pas un échantillon représentatif du niveau intellectuel du pays. Elle sélectionne souvent les séquences les plus courtes, les plus immédiatement compréhensibles ou les plus émotionnelles. Une personne capable d’expliquer pendant quatre minutes les mécanismes d’une hausse de prix a peu de chances de passer intégralement au journal de 20 heures. Celle qui résume sa situation en dix secondes sera beaucoup plus facilement diffusée.

La télévision fabrique donc en partie le miroir qu’elle nous présente.

Mais même en tenant compte de ce biais, quelque chose demeure difficile à ignorer : nous avons progressivement cessé de considérer la langue, la culture et l’éloquence comme des biens essentiels.

On se moque volontiers de celui qui parle « trop bien ». Employer un mot précis peut être pris pour de la prétention. Citer un livre pour de l’élitisme. Construire une phrase complexe pour une manière de se donner de l’importance.

C’est une erreur immense.

La culture ne devrait jamais être le privilège d’une classe sociale. Bien au contraire. Celui qui possède les mots possède davantage de moyens de se défendre.

Il y eut autrefois dans les milieux populaires des autodidactes qui lisaient Hugo, Zola, Camus, les journaux, les essais politiques, les encyclopédies. Non parce qu’ils cherchaient à ressembler aux bourgeois, mais parce que savoir était une forme d’émancipation.

Aujourd’hui, on peut passer plusieurs heures par jour devant des vidéos de quelques secondes, connaître parfaitement les codes d’une plateforme et pourtant éprouver d’énormes difficultés à soutenir une argumentation de deux minutes.

La crise économique que racontent les micros-trottoirs est donc peut-être accompagnée d’une autre crise, beaucoup moins visible : celle de notre capacité collective à dire le monde.

Et il serait dangereux de la traiter avec mépris.

Ceux qui s’expriment maladroitement à la télévision ne méritent pas qu’on se moque d’eux. Ils nous montrent peut-être simplement, sans le savoir, l’un des échecs les plus profonds de notre société.

Une démocratie ne tient pas uniquement avec des bulletins de vote.

Elle tient aussi avec des citoyens capables de comprendre une question, de construire une pensée, de formuler un désaccord et de reconnaître la complexité.

Autrement dit : elle tient avec des mots.

Et lorsque les mots disparaissent, ce n’est jamais seulement la grammaire qui est en danger.

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