Lola rentre un soir du travail et découvre devant sa porte un colis. À l’intérieur, une étrange créature noire, poilue, envahissante et imprévisible. C’est son burn-out. Au début, on pourrait presque sourire de cette petite présence. Mais très vite, elle prend de la place. Beaucoup de place. Elle bouleverse le quotidien, dérange les habitudes et oblige Lola à regarder ce qu’elle s’efforçait jusque-là de ne pas voir.
L’idée est particulièrement juste parce qu’un burn-out fonctionne souvent ainsi dans l’imaginaire collectif : tant qu’il n’a pas totalement envahi l’existence, on tente de négocier avec lui. Encore une journée. Encore un dossier. Encore un effort. Encore une nuit trop courte. On croit pouvoir tenir, parce qu’on a toujours tenu.
Et c’est précisément l’une des idées reçues que le livre veut combattre. Le burn-out ne concernerait pas uniquement des personnes « fragiles ». Le roman graphique insiste au contraire sur ces individus extrêmement investis dans leur travail, engagés, consciencieux, parfois habitués depuis des années à repousser leurs propres limites.
C’est probablement là que le projet devient plus intéressant qu’une simple bande dessinée autobiographique. Derrière le récit de Lola, le livre cherche également à expliquer. Dix fiches pédagogiques accompagnent l’histoire afin d’aborder les premiers signaux d’alerte, les facteurs de risque, la différence entre burn-out et dépression, la culpabilité et le processus de reconstruction.
Le sujet est d’autant plus fort qu’il vient d’une expérience réelle. En 2018, Linda Diguet traverse elle-même un burn-out. Elle commence alors à écrire dans un journal. Ces notes personnelles deviennent progressivement un travail d’écriture, puis plusieurs années plus tard ce roman graphique. Elle exerce aujourd’hui comme consultante-formatrice spécialisée notamment dans la qualité de vie au travail et la prévention des risques psychosociaux.
Cette origine donne une autre dimension au livre. Il ne s’agit pas simplement d’expliquer de l’extérieur ce que serait l’épuisement professionnel, mais de tenter de traduire une expérience vécue : l’incompréhension, la fatigue, la perte de repères et cette étrange culpabilité qui peut accompagner le moment où le corps et l’esprit disent brutalement stop.
Le choix du roman graphique est alors loin d’être anecdotique. Parce que certaines sensations résistent au vocabulaire médical ou professionnel. Une créature qui grossit, qui encombre une pièce, qui accompagne son personnage partout peut parfois faire comprendre en une image ce qu’un long discours théorique peine à transmettre.
Le dossier de présentation évoque une réalité qui toucherait près de trois millions de Français et présente la santé mentale comme un enjeu majeur de société. Au-delà du chiffre, difficile de ne pas reconnaître quelque chose de notre époque dans cette histoire : l’obligation d’être performant, disponible, réactif, enthousiaste et connecté, même lorsque tout l’intérieur commence à demander l’arrêt.
Et si la véritable qualité de « Mon burn-out et moi » était finalement de retirer au burn-out une partie de son abstraction ? Lui donner un corps, une présence, presque un visage, c’est aussi permettre de le regarder.
Car ce que l’on peut enfin regarder, on peut peut-être commencer à comprendre.
« Mon burn-out et moi », de Linda Diguet, illustrations de Djoïna Amrani, préface de Marie Pezé, paraît aux éditions Vuibert Graphic. 128 pages, 22 euros
