Mais lorsqu’on suit réellement l’argent, le paysage devient beaucoup plus intéressant.
La France vient d’en avoir une nouvelle démonstration. En août 2026, l’inflation est remontée à 2,4 % sur un an. Ce n’est pourtant ni l’alimentation ni les salaires qui expliquent principalement cette poussée : l’énergie a bondi de 16,7 % en un an et les produits pétroliers de 28,7 %. Le gazole, lui, affichait même +36,4 %.
Voilà où commence la véritable économie de crise : lorsqu’un événement extérieur rend brutalement rare ou cher un produit indispensable, certains acteurs subissent la hausse, d’autres la transmettent et quelques-uns peuvent en tirer une rente considérable.
Le cas du pétrole et du gaz est presque caricatural. Pendant la crise énergétique de 2022, l’Agence internationale de l’énergie estimait que le revenu net mondial des producteurs de pétrole et de gaz pouvait doubler en une seule année pour atteindre environ 4 000 milliards de dollars. Non parce que ces entreprises avaient soudainement produit deux fois mieux, mais parce que le prix de ce qu’elles possédaient avait explosé.
Le phénomène était suffisamment spectaculaire pour que l’Union européenne invente une contribution exceptionnelle sur les bénéfices excédentaires des entreprises du pétrole, du gaz, du charbon et du raffinage. Le règlement européen considérait comme « surplus » les bénéfices dépassant de plus de 20 % la moyenne des années précédentes et prévoyait une contribution d’au moins 33 %. Autrement dit, l’existence de profits exceptionnels liés à la crise n’était pas seulement un slogan militant : elle avait été reconnue jusque dans le droit européen.
Mais attention à une autre facilité : imaginer que chaque entreprise qui augmente ses prix devient automatiquement un profiteur.
L’alimentation en fournit un excellent exemple. Entre janvier 2021 et janvier 2023, les prix agricoles payés à la production ont augmenté de 30,7 % et les prix de vente des industriels agroalimentaires de 29,5 %. L’Insee estime qu’au moins les trois quarts des hausses des coûts agricoles sont finalement répercutées dans les prix industriels.
On pourrait en conclure que les industriels se sont gavés. Ce serait trop simple.
La commission d’enquête du Sénat publiée en mai 2026 rappelle que le taux de marge de l’industrie agroalimentaire a effectivement connu une spectaculaire remontée, passant d’un point bas de 28,4 % fin 2021 à 49 % au troisième trimestre 2023. Mais l’analyse de la Direction générale des entreprises ne conclut pas à l’existence d’un gigantesque « surprofit » opportuniste généralisé : elle décrit notamment une période où les entreprises ont d’abord absorbé une partie de l’explosion de leurs coûts avant de les répercuter avec retard.
La réalité gênante est donc plus subtile : tous les industriels ne profitent pas de la crise, tous les distributeurs non plus. Ce sont surtout ceux qui disposent d’un pouvoir de négociation suffisant pour imposer leurs conditions qui sont capables de transformer un choc économique en avantage.
Et c’est précisément là que le rapport du Sénat devient beaucoup plus sévère.
Après six mois d’enquête sur les marges de l’industrie et de la grande distribution, les sénateurs décrivent des relations commerciales de plus en plus déséquilibrées, ainsi qu’une opacité importante autour de certaines centrales d’achat européennes. Le rapport estime que ces mécanismes bénéficient fréquemment aux distributeurs au détriment des producteurs et fournisseurs. Des fournisseurs interrogés par la commission ont même demandé à être entendus à huis clos par peur de représailles commerciales.
Le véritable profiteur de crise n’est donc pas nécessairement celui qui affiche la plus grosse marge dans un tableau Excel. C’est souvent celui qui possède une chose beaucoup plus précieuse : le pouvoir de fixer les règles.
Même phénomène dans la finance.
Les banques européennes ont traversé plusieurs années particulièrement favorables à leur rentabilité. La Banque centrale européenne constatait encore en mai 2026 une rentabilité des fonds propres proche de 10 % pour le secteur bancaire de la zone euro en 2025. La situation est désormais plus complexe et leurs revenus d’intérêts ont commencé à diminuer, mais la période de taux élevés a considérablement modifié l’économie bancaire.
En France, Société Générale a par exemple annoncé pour 2025 un résultat net record de 6 milliards d’euros, en hausse de 43 % sur un an, ainsi que 4,7 milliards d’euros de distribution aux actionnaires. Cela ne signifie évidemment pas que ces six milliards sont des « profits de crise ». Cela signifie simplement qu’une crise économique ne produit jamais les mêmes effets pour tout le monde : ce qui constitue une charge supplémentaire pour un emprunteur peut devenir une source de revenus pour son créancier.
C’est probablement là que se trouve la meilleure définition du véritable profiteur de crise.
Ce n’est pas celui qui reçoit quelques dizaines ou quelques centaines d’euros d’aide pour absorber un choc qu’il n’a pas choisi. Ce n’est pas non plus automatiquement l’entreprise qui augmente ses prix parce que ses propres coûts explosent.
Le profiteur de crise apparaît lorsque quelqu’un peut conserver pour lui une partie disproportionnée de la valeur créée par une situation exceptionnelle, sans avoir créé une valeur équivalente en retour.
Il possède le pétrole quand le pétrole devient rare. Il contrôle un passage obligé dans une chaîne commerciale. Il dispose d’une puissance de négociation que son fournisseur n’a pas. Il détient l’actif dont tout le monde a soudainement besoin. Il peut augmenter ses prix plus vite que ses coûts. Il peut faire payer à d’autres une crise dont il supporte lui-même relativement peu les conséquences.
Voilà pourquoi les crises sont aussi de formidables révélateurs économiques.
Elles ne créent pas seulement de la pauvreté. Elles redistribuent brutalement les rapports de force.
Quand le consommateur paie davantage mais que le producteur ne gagne pas davantage, il faut chercher ce qui se passe entre les deux.
Quand une matière première flambe de 30 % alors que le coût de son extraction n’a pas augmenté dans les mêmes proportions, il faut regarder où va la différence.
Quand une entreprise affirme que « tout augmente », la bonne question n’est pas seulement de savoir si ses prix ont augmenté. Il faut regarder ses coûts, ses marges, ses dividendes et ses bénéfices.
Et lorsqu’une crise oblige des millions de personnes à compter chaque euro tandis qu’elle offre simultanément à certains acteurs des résultats historiques, le débat mérite mieux que la recherche permanente du petit fraudeur ou du faux coupable commode.
Les véritables profiteurs de crise ne sont pas toujours ceux qui prennent le plus.
Ce sont ceux qui, lorsque tout le monde est obligé de payer, ont le pouvoir de décider combien.
