La mycothérapie est devenue tendance. Et c’est précisément là que commencent les ennuis.
Car un marché peut exploser en quelques mois. Une filière sérieuse, elle, demande des années à construire.
Cultiver correctement un champignon, sélectionner et maintenir une souche, identifier précisément une espèce, contrôler le substrat, maîtriser les conditions de culture, récolter, sécher, extraire, analyser et transformer : tout cela demande du temps, des compétences, du matériel et de l’argent.
La demande européenne ayant progressé beaucoup plus rapidement que la production locale, une grande partie de l’offre repose aujourd’hui sur une chaîne internationale d’approvisionnement et de transformation.
Que les choses soient claires : importer un produit de Chine ou d’ailleurs ne signifie absolument pas qu’il soit mauvais. De la même manière, l’étiquette « fabriqué en France » ne transforme pas miraculeusement un produit médiocre en produit d’excellence.
Le véritable problème est ailleurs : dans la distance qui peut s’installer entre celui qui cultive le champignon, celui qui le transforme, celui qui réalise l’extraction, celui qui conditionne le produit, celui qui crée la marque et celui qui le vend.
Au bout de la chaîne, le consommateur achète parfois essentiellement une boîte, une promesse et un joli logo.
Mais sait-il réellement ce qu’il y a dedans ?
C’est probablement la question la plus importante.
Quelle espèce exactement ? Quelle souche ? Cultivée où ? Sur quel substrat ? S’agit-il du corps fructifère du champignon, du mycélium ou d’un mélange ? Comment la matière première a-t-elle été transformée ? Quels contrôles ont été réalisés ? Le produit final a-t-il été analysé indépendamment ?
Ce sont des questions beaucoup moins séduisantes qu’une vidéo annonçant une concentration spectaculaire ou un cerveau soudainement transformé en ordinateur grâce au lion’s mane.
Mais ce sont les bonnes questions.
Il existe derrière certains de ces champignons une histoire traditionnelle ancienne, notamment dans différentes médecines asiatiques. Il existe également une littérature scientifique importante explorant leurs constituants et leurs effets potentiels.
Mais il faut immédiatement ajouter quelque chose que le marketing oublie parfois : tradition d’usage, étude en laboratoire, expérience animale et efficacité clinique démontrée chez l’être humain sont quatre choses différentes.
Un résultat prometteur dans une éprouvette ne constitue pas une preuve thérapeutique.
Et un complément alimentaire n’est pas un médicament.
C’est précisément à cet endroit que la mycothérapie occidentale se retrouve dans une situation étrange.
Nous avons découvert en quelques années ce que certaines cultures connaissent depuis des siècles. Mais là où il existait autrefois un savoir empirique, des modes de préparation et des usages codifiés, notre époque numérique a parfois substitué une autre tradition : celle du marketing.
Une médecine traditionnelle se retrouve ainsi propulsée sur TikTok et Instagram, transformée en produit lifestyle, accompagnée de témoignages enthousiastes, de promesses de concentration, d’énergie, de mémoire ou de sommeil.
Le champignon ancestral devient un « hack ».
Le meilleur symbole de cette transformation est probablement le fameux café aux champignons.
L’idée n’est d’ailleurs pas nécessairement absurde. Mais elle résume parfaitement notre époque : avant même que beaucoup de consommateurs aient appris ce qu’est réellement un champignon fonctionnel, quels sont ses constituants ou comment il doit être transformé, l’industrie a déjà réussi à le décliner en boisson branchée.
Avec parfois cette promesse extraordinaire inscrite en gros sur l’emballage : sans goût de champignon.
Nous sommes peut-être parvenus au point où l’on vend plus facilement l’idée du champignon que le champignon lui-même.
Le passage à l’âge adulte de la mycothérapie commencera donc par quelque chose de beaucoup moins glamour qu’une campagne Instagram : la qualité.
Des espèces précisément identifiées. Des cultures documentées. Une origine connue. Une matière première traçable. Des procédés d’extraction expliqués. Des analyses permettant notamment de contrôler l’identité du produit et sa sécurité. Des fabricants capables de dire ce qu’ils font plutôt que de simplement afficher sur leurs emballages des pourcentages spectaculaires.
Cela suppose également d’accepter les limites imposées par la réglementation.
Un complément alimentaire ne peut pas devenir, par la magie d’une publicité, un traitement contre le cancer, Alzheimer, la dépression, l’arthrose ou toute autre maladie.
La tentation est pourtant immense.
Plus le consommateur désire croire à une solution simple, plus la responsabilité de celui qui la commercialise devrait être grande.
Et les consommateurs ont eux aussi leur part de travail.
Nous avons appris depuis vingt ou trente ans à regarder différemment notre alimentation.
Nous retournons les paquets.
Nous lisons les ingrédients.
Nous regardons l’origine.
Nous comparons les méthodes de production.
Nous savons qu’une tomate cultivée à quelques kilomètres et un avocat ayant traversé la planète ne racontent pas exactement la même histoire.
Pourquoi abandonner tous ces réflexes au moment d’acheter un complément alimentaire à 30, 50 ou 80 euros ?
Taper « meilleur Reishi » dans Google et considérer que les trois premiers résultats constituent une expertise indépendante revient à confier sa décision au référencement, aux budgets publicitaires et aux algorithmes.
On peut faire mieux.
Où ce champignon a-t-il été cultivé ?
Par qui ?
De quelle espèce s’agit-il exactement ?
Quelle partie du champignon a été employée ?
Quelle quantité réelle de matière première retrouve-t-on dans le produit ?
Quel procédé d’extraction a été utilisé ?
Existe-t-il des analyses ?
Peut-on identifier le fabricant et remonter la chaîne de production ?
Et surtout : les bénéfices annoncés correspondent-ils réellement à ce que l’on sait, ou simplement à ce que l’on aimerait entendre ?
Voilà à quoi ressemble une mycothérapie adulte.
Pas à un nouveau champignon miracle.
Pas à une poudre capable de tout réparer.
Pas au prochain produit que les réseaux sociaux auront décidé de porter aux nues pendant six mois.
Mais à une véritable filière.
Des cultivateurs. Des mycologues. Des laboratoires. Des transformateurs compétents. Des contrôles. Une traçabilité. Une réglementation respectée. Une recherche scientifique exigeante. Et des consommateurs suffisamment informés pour faire la différence entre une hypothèse intéressante et une certitude inventée.
La mycothérapie possède des atouts considérables : une histoire ancienne, des espèces fascinantes, une recherche scientifique très active et un intérêt du public qui ne cesse de progresser.
Elle possède aussi tous les ingrédients nécessaires aux dérives habituelles du marché du bien-être : effet de mode, promesses excessives, produits impossibles à comparer et consommateurs confrontés à des discours beaucoup plus simples que la science qui se trouve derrière.
Son avenir se jouera probablement là.
La vraie révolution ne consistera pas à découvrir demain un nouveau champignon extraordinaire.
Elle consistera à savoir exactement ce que contient la gélule que nous avons déjà entre les mains.
On ne demande de devenir adulte qu’à ce qui a déjà beaucoup grandi.
