Le dessin m’a appris à regarder. Puis il m’a appris
que regarder ne consistait pas seulement à voir.
Voir peut être immédiat. L’attention demande du
temps. Elle demande de rester assez longtemps
pour que ce que je croyais avoir vu commence à
se déplacer.
Le vent souffle dehors, le ciel est gris, chargé
de nuages épais.
Puis, presque imperceptiblement, une clarté
traverse cette épaisseur.
Elle ne la dissipe pas, elle lui offre une autre
respiration.
Je regarde le gris. La lumière apparaît. Le gris
demeure. Pourtant je ne vois déjà plus le même
gris.
Ce n’est pas seulement le ciel qui change. C’est
aussi ma manière de le regarder.
Quelques bleus apparaissent,
discrets, fragiles.
Ils ne cherchent pas à remplacer le gris, ils
apprennent à respirer avec lui.
Si je détourne les yeux, je peux retenir deux
couleurs : du gris et du bleu.
Si je reste, autre chose apparaît.
Le bleu modifie le gris. Le gris modifie le bleu.
Aucun des deux ne disparaît, mais leur proximité
transforme ce que je perçois de chacun.
L’attention me permet de rester suffisamment
longtemps pour que cette relation devienne
perceptible.
Les arbres glissent dans les flaques, la bruine
effleure leurs reflets.
Chaque goutte ouvre un cercle, chaque
cercle élargit le silence.
Je regarde encore.
L’arbre, son reflet, l’eau, la pluie ne sont plus
seulement des éléments que mon regard identifie
les uns après les autres. Chacun modifie la
perception de l’autre.
Je ne vois pas davantage de choses.
Je vois davantage ce qui se passe entre elles.
Le vent entraîne les nuages, les nuages
déplacent les couleurs, les couleurs déplacent
mon regard.
C’est ce déplacement que j’observe.
Je porte mon attention vers quelque chose. Je
crois d’abord être celle qui regarde. Mais en
restant suffisamment longtemps, la relation
s’inverse aussi : ce que je regarde agit sur mon
regard.
Il modifie ce que je serai capable de
percevoir ensuite.
Le dessin me permet d’observer ce
phénomène autrement.
Je pose une couleur. Puis une autre. La première
est matériellement identique. Pourtant je ne peux
déjà plus la voir comme avant.
Quelque chose est apparu entre elles.
Je regarde cette relation. J’en approche une
troisième. Ce que je viens d’apprendre modifie
déjà mon choix suivant.
Le dessin n’est alors plus seulement ce que
je regarde.
Tout cela trouve son chemin jusqu’à cet
atelier invisible que je porte en moi.
Ce que j’ai regardé avec attention ne s’y conserve
pas comme une image intacte. Cela devient une
expérience qui agit sur la suivante.
Je retourne au dessin avec ce que le monde a
déplacé dans mon regard.
Je retourne au monde avec ce que le dessin m’a
appris à percevoir.
L’attention circule entre les deux.
Et chaque fois que je regarde, le regard depuis
lequel je regarde a déjà commencé à changer.
