Le matin, certaines images sont déjà là.
Je ne pourrais pas encore les dessiner. Je ne
saurais même pas les décrire. Elles n’ont ni
contour précis ni place déterminée.
Pourtant, mon corps les connaît.
Elles arrivent avec une température, une
densité, parfois presque une saveur.
Certaines sont fraîches comme une eau de
source. D’autres ont la chaleur d’une terre qui
vient de recevoir la pluie. D’autres encore
vibrent longtemps sans devenir une couleur.
Je les laisse circuler.
Je vais manger mes images mentales.
Cette phrase est physique.
Je les absorbe avant de les comprendre. Elles
descendent dans le corps, rencontrent le
souffle, les muscles, la disponibilité de la
main. Leur présence agit avant que je puisse
dire ce qu’elles contiennent.
Je sens leur poids avant leur forme.
Leur température avant leur couleur.
Leur rythme avant leur dessin.
Je ne regarde pas mes images. Elles me
regardent avant que je ne sache les
reconnaître.
Une présence insiste sans se montrer
entièrement.
Parfois, il ne reste qu’une chaleur. Une
pression. Une vitesse. Une proximité
impossible à situer.
Elle revient devant la feuille. Elle se retire si je
tente de la saisir trop vite.
Je la laisse séjourner.
Puis la main commence.
Elle ne sait pas davantage que mes yeux ce
qu’elle va trouver.
Le souffle, l’attente, le mouvement ont déjà
transformé l’image. Le papier et la matière
poursuivent cette transformation.
À mesure qu’elle devient visible, elle s’éloigne
de ce qu’elle était en moi.
Je ne peux pas revenir en arrière.
Alors une reconnaissance se produit.
Je retrouve sur la feuille quelque chose que je
n’avais pourtant jamais vu.
Mon corps le connaissait avant moi.
Le dessin ne restitue pas l’image.
Il lui fait traverser un seuil.
De l’intérieur vers la matière.
De la sensation vers une présence que mes
yeux peuvent enfin rencontrer.
Je dessine à partir de cette connaissance
sans mots.
Mon corps a déjà rencontré l’image.
Mes yeux arrivent plus tard.
