Une forme n’arrive pas d’un seul coup.
Elle se précise, hésite, se déplace. Elle
traverse un moment où elle pourrait encore
devenir autre chose.
C’est là que mon regard s’attarde.
Dans l’atelier, certaines lignes commencent à
tenir ensemble sans former encore une figure.
Une densité apparaît, puis se défait. Une
couleur appelle une limite qui n’existe pas
encore. Le regard reconnaît presque quelque
chose, puis le perd.
Je ralentis le geste.
J’observe le moment où une organisation
commence à se dégager parmi plusieurs
possibles.
Il rend visible les instants où quelque
chose hésite encore entre le chaos et la
forme.
Une direction apparaît. Une autre demeure
disponible. Plusieurs formes peuvent encore
naître du même dessin.
Puis l’équilibre se modifie.
Un tracé se prolonge au-delà de l’endroit où
je pensais l’arrêter. Une surface acquiert un
poids nouveau. Un vide devient plus étroit.
Une répétition commence à imposer sa
cadence.
Quelque chose bascule.
Le regard qui circulait entre plusieurs
possibilités commence à en reconnaître une.
Je guette ce moment.
La forme gagne en précision.
Au même instant, le champ des possibles
se réduit.
Chaque décision donne davantage de
présence à une forme et écarte certaines de
celles qu’elle aurait pu devenir.
Apparaître, c’est aussi cesser de pouvoir
devenir autrement.
Cette perte accompagne la naissance de
la forme.
Je ralentis à son approche.
Je regarde les directions encore disponibles,
les lignes capables de bifurquer, les espaces
dont le contour demeure incertain.
Puis vient le geste après lequel certaines
possibilités ne reviendront plus.
La forme n’est pas seulement apparue.
Elle a choisi parmi ses devenirs.
Je cherche à observer ce choix au moment où
il se produit.
Lorsque plusieurs dessins sont encore
possibles dans le même dessin.
Avant que la forme ne se ferme.
