Art of Juliette

La matière colorée.

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La matière colorée.

« La matière transforme ce que le geste avait cru décider. »

Comment une couleur devient-elle autre au cours de sa fabrication ?

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Je cherche un nouveau rose.

À côté de moi, une autre feuille sert de palette. J’y
éprouve les teintes avant de les faire entrer dans
le dessin. Je superpose les feutres comme un
peintre mélange ses couleurs sorties des tubes.
Un rose sur un rouge. Un autre rose par-dessus.
Une pression différente. Un passage
supplémentaire.

Je cherche, j’essaie, je recommence.

Le rose glisse vers l’orangé. L’orangé se charge de
brun. Une couleur de feuille oubliée dans
l’automne, une couleur de pâtisserie ratée. La
surface s’alourdit. La teinte s’éloigne de ce que
j’attendais.

Je ne l’abandonne pas.

Je regarde ce qui lui est arrivé.

Aucune couleur n’arrive seule.

Sous celle que je vois demeurent celles qui l’ont
précédée. Elles ne sont plus distinctes, mais
chacune a agi sur la suivante. Un passage a
réchauffé le rose. Un autre l’a assombri. Une
superposition a augmenté sa densité. La matière
conserve ce que le regard ne peut plus séparer.

Je repars de cet état.

Le rose initial ne viendra pas. J’introduis une
teinte plus froide. Je modifie la pression. Je
recouvre une partie de la surface. Ailleurs, je
laisse les couches précédentes affleurer.

La couleur bouge de nouveau.

Pas en arrière. Ailleurs.

Aucune couleur ne contient seule ce
qu’elle deviendra.

Je travaille avec des passages, des quantités, des
voisinages, des densités, des textures. Le même
feutre sur le papier nu ou sur plusieurs couches
ne donne déjà plus la même couleur. Une teinte
traversée par une autre se modifie. Une zone
saturée change la légèreté de celle qui la côtoie.
Une quantité presque imperceptible peut
déplacer l’ensemble.

La matière colorée n’est jamais fixe.

Elle porte ce qui lui est arrivé. Chaque couche
reçoit les précédentes et agit sur celles qui
viendront.

La feuille de palette garde cette histoire. Elle se
couvre d’essais, de reprises, de couches, de
bifurcations. J’y pousse parfois une teinte trop
loin. Trop orange. Trop brune. Trop dense.

Ce qui semblait raté devient une information.

Je n’efface pas l’accident. Je travaille depuis lui.

Que manque-t-il à cette matière devenue trop
lourde ? Une teinte plus froide peut-elle lui rendre
sa vibration ? Une nouvelle couche suffit-elle à
déplacer son équilibre ? Jusqu’où intervenir sans
recouvrir ce qui agit encore dessous ?

Je procède par écarts infimes.
Un passage.

Puis un autre.

J’observe ce qu’ils déplacent.

Je prépare des rencontres sans connaître à
l’avance ce qui apparaîtra.

À force de travailler avec ces matériaux,
j’apprends leurs comportements. Tel feutre sur tel
autre. Telle pression. Tel nombre de passages.
Telle proximité. Mon regard reconnaît des seuils.
Ma main apprend des dosages.

Cette connaissance ne donne aucune formule.

Elle affine mes gestes.

Je sais ce que je pose et où je le pose. Je peux
interrompre une saturation, refroidir une teinte,
alléger une densité. Puis les matières se
rencontrent et leurs effets réciproques déplacent
ce que j’avais engagé.

Une nuance se forme.

Elle ne se trouvait dans aucun feutre.

Une profondeur se construit sans avoir été
dessinée comme telle. Une vibration naît de
plusieurs couches devenues impossibles à
distinguer.

J’en reconnais les conditions sans pouvoir
désigner un geste qui l’aurait produite.

J’essaie, je superpose, je déplace. La matière
colorée invente la suite.

Je cherchais un nouveau rose.

À mesure que je travaille, cette recherche se
déplace avec la matière. Le rose imaginé cesse
d’être la mesure de ce que j’obtiens. Une autre
teinte prend place sur la feuille.

Je ne l’avais ni choisie ni dessinée à l’avance.

Pourtant, je la reconnais.

Le dessin repart de ce que je ne savais pas
encore chercher.

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