Il faut commencer par le dire simplement : c’est une excellente initiative. Dans une époque où une partie de la jeunesse compte chaque euro, saute parfois un repas, renonce à certains produits frais ou se nourrit trop souvent de pâtes parce que le loyer, l’électricité, les transports et les assurances ont déjà englouti le budget du mois, garantir la possibilité de manger correctement n’a rien d’un luxe.
Et contrairement à ce que pourrait laisser penser l’exemple particulièrement visible de l’Est, cette mesure n’est désormais plus réservée à quelques villes. Depuis le 4 mai 2026, le repas à 1 euro est ouvert à tous les étudiants dans les restaurants Crous de France, sans condition de ressources. Étudiants, apprentis, alternants, doctorants ou volontaires en service civique peuvent en bénéficier avec un compte Izly actif. C’est une avancée majeure qu’il faut reconnaître comme telle.
Mais généraliser un droit sur le papier ne signifie pas encore que chacun peut réellement en profiter.
Un étudiant qui possède un restaurant universitaire à cinq minutes de son campus n’est évidemment pas dans la même situation que celui qui étudie dans une petite ville, sur un campus périphérique ou dans un établissement éloigné du réseau Crous. Depuis 2025, une aide spécifique existe d’ailleurs pour les étudiants dont le lieu d’études se situe à plus de vingt minutes d’un restaurant universitaire ou conventionné. Cette mesure reconnaît implicitement le problème : l’accès géographique à une alimentation étudiante bon marché reste très inégal.
La prochaine étape devrait donc être évidente : faire du repas complet à 1 euro non seulement un tarif national, ce qu’il est désormais, mais un service réellement disponible pour tous les étudiants du territoire.
Pourquoi ne pas multiplier les conventions avec les cantines scolaires lorsqu’elles disposent de capacités disponibles, les restaurants administratifs, certaines cuisines municipales, les centres de formation ou même des restaurants privés volontaires ? Pourquoi ne pas imaginer, dans les territoires sans restaurant universitaire, un réseau de restauration conventionnée permettant à un étudiant de présenter sa carte et de manger pour un euro, l’État prenant en charge la différence ?
Le système a évidemment un coût. Le Crous estime le coût réel moyen d’un repas à environ 8 euros, dont 7 euros sont donc financés lorsqu’un étudiant le paie un euro. Pour accompagner l’extension nationale, 50 millions d’euros supplémentaires ont été prévus en 2026. Au 26 août, près de 5,5 millions de repas à 1 euro avaient déjà été servis depuis le lancement de la généralisation en mai.
C’est beaucoup d’argent. Mais il faudrait aussi apprendre à considérer certaines dépenses publiques autrement que comme des coûts.
Un étudiant qui mange correctement travaille mieux, apprend mieux et vit mieux. Une alimentation équilibrée participe à la santé. Elle évite aussi cette humiliation silencieuse qui consiste à regarder le prix de chaque produit dans un supermarché en se demandant lequel on va devoir reposer. La précarité étudiante ne se résume pas aux images spectaculaires des files d’attente devant les distributions alimentaires. Elle se cache aussi dans des milliers de petits renoncements quotidiens.
Le repas à un euro possède en outre une qualité essentielle : il ne transforme pas nécessairement l’étudiant en assisté. Depuis mai 2026, il est accessible à tous. Pas besoin de se présenter devant ses camarades comme « pauvre », de raconter ses difficultés ou de justifier chaque centime pour pouvoir déjeuner. Cette universalité évite une partie de la stigmatisation qui accompagne trop souvent les dispositifs sociaux.
Et puis il y a quelque chose d’assez sain à rappeler dans un pays qui affirme régulièrement que sa jeunesse est son avenir : nourrir correctement cette jeunesse devrait constituer l’une des dépenses publiques les moins discutables.
On peut débattre pendant des heures de milliards, de niches fiscales, d’exonérations, d’investissements et de grands programmes. Mais devant un plateau contenant une entrée, un plat et un dessert servi à un jeune de vingt ans pour un euro, la politique retrouve soudain quelque chose de très concret.
Dans l’Est comme ailleurs, l’idée fonctionne. Maintenant que le tarif est devenu national, il faut réussir la véritable généralisation : celle de l’accès.
Un étudiant de Metz, Strasbourg, Paris, Brest, Guéret, Ajaccio ou d’une petite ville universitaire devrait avoir exactement le même droit pratique à un repas digne et équilibré.
Pas simplement parce qu’il est précaire.
Parce qu’il est étudiant.
Et parce qu’en France, en 2026, pouvoir étudier ne devrait jamais signifier devoir choisir entre remplir son assiette et payer son loyer.
