Mais derrière les statistiques, il y a quelque chose de beaucoup plus violent.
Il y a des jeunes de vingt ans qui sautent des repas. Il y a ceux qui vivent dans des chambres minuscules, parfois humides, parfois insalubres, parce que c’est tout ce qu’ils ont trouvé. Il y a ceux qui terminent leurs cours à 18 heures et commencent leur service dans un restaurant à 19 heures. Il y a ceux qui révisent après minuit parce qu’avant cela ils travaillaient pour payer leur loyer.
Il y a ceux qui refusent une école, un master ou une université parce que la ville où ils sont admis est tout simplement trop chère.
Et puis il y a ceux qui abandonnent.
Pas parce qu’ils sont mauvais. Pas parce qu’ils n’aiment pas apprendre. Parce qu’ils n’ont tout simplement plus les moyens d’étudier.
Les enquêtes menées ces dernières années dressent toutes le même constat : le logement absorbe une part gigantesque du budget, de nombreux étudiants disposent de sommes ridicules une fois leur loyer payé et une proportion considérable d’entre eux est obligée de travailler parallèlement à ses études.
Parfois, il reste moins de 100 euros par mois.
100 euros pour manger, se déplacer, acheter un produit d’hygiène, remplacer un chargeur cassé, payer un abonnement téléphonique, imprimer un dossier, acheter éventuellement un livre, boire un café avec des amis et, folie suprême, avoir parfois vingt ans.
Car la précarité étudiante ne retire pas seulement de l’argent.
Elle retire aussi une partie de la jeunesse.
Elle transforme des années qui devraient être celles de la découverte, des rencontres, de la culture, de la construction intellectuelle et affective en gigantesque tableau Excel mental : combien reste-t-il sur le compte ? Combien coûte le loyer ? Puis-je faire les courses aujourd’hui ? Est-ce que je prends le métro ou est-ce que je marche ? Est-ce que je mange maintenant ou ce soir ?
Les distributions alimentaires destinées aux étudiants se sont multipliées. Des associations voient arriver chaque semaine des jeunes qui sautent des repas, réduisent leurs achats alimentaires et comptent désormais sur ces distributions pour simplement manger correctement.
Alors oui, il existe des mesures utiles. Le repas à un euro dans les restaurants universitaires est une bonne chose. Les CROUS jouent un rôle indispensable. Les bourses permettent à des centaines de milliers de jeunes de poursuivre leurs études.
Mais soyons sérieux.
Un étudiant ne vit pas uniquement entre midi et 13 heures dans un restaurant universitaire.
Il doit se loger.
Il doit dîner.
Il doit se déplacer.
Il doit s’habiller.
Il doit parfois se soigner.
Il doit acheter du matériel.
Il doit vivre.
Et c’est là que l’hypocrisie française apparaît dans toute sa splendeur.
Les montants des bourses restent extrêmement faibles lorsqu’on les confronte au coût réel de la vie. Les étudiants les moins aidés peuvent toucher à peine plus d’une centaine d’euros par mois. Même les niveaux supérieurs de bourse suffisent rarement à financer seuls un logement, la nourriture, les transports et les dépenses courantes dans les grandes villes universitaires.
Dans quelle France imaginaire vit-on pour considérer que de telles sommes constituent une réponse suffisante à la précarité d’un jeune adulte ?
Bien sûr, les situations diffèrent. Certains étudiants bénéficient des aides au logement, d’autres vivent chez leurs parents, d’autres sont aidés financièrement par leur famille. Et heureusement que plusieurs dispositifs existent.
Mais précisément : notre système repose encore énormément sur une idée implicite extraordinairement inégalitaire.
Tes parents vont compléter.
Et s’ils ne peuvent pas ?
Débrouille-toi.
C’est peut-être là le véritable scandale.
La France prétend offrir le même enseignement supérieur à tout le monde mais elle laisse une grande partie des conditions matérielles de réussite dépendre du patrimoine et des revenus familiaux.
Deux étudiants peuvent être assis côte à côte dans le même amphithéâtre, suivre le même professeur et passer le même examen.
L’un rentrera le soir dans un appartement payé par ses parents, ouvrira son réfrigérateur et commencera à réviser.
L’autre prendra son uniforme pour aller travailler quatre heures avant de rentrer dans une chambre qu’il paie difficilement.
Puis nous appellerons cela « l’égalité des chances ».
Il faudrait peut-être arrêter de prendre les jeunes pour des imbéciles.
La précarité n’est pas une initiation à la vie adulte.
La faim n’apprend pas le mérite.
Le mal-logement ne forge pas le caractère.
Travailler vingt heures par semaine en plus d’un cursus exigeant n’est pas une formidable école de la volonté.
Ce sont d’abord des handicaps.
Et lorsqu’un pays accepte qu’ils deviennent ordinaires, ce pays fabrique lui-même les inégalités qu’il prétendra ensuite combattre.
Il existe évidemment des étudiants favorisés. Tous les étudiants français ne sont pas pauvres et prétendre le contraire serait absurde.
Mais il suffit qu’une fraction importante d’entre eux doive choisir entre manger correctement, se loger dignement et réussir ses études pour que la question devienne politique.
Un pays se juge aussi à la manière dont il traite ceux qui préparent son avenir.
Les futurs enseignants.
Les futurs chercheurs.
Les futurs infirmiers.
Les futurs ingénieurs.
Les futurs artistes.
Les futurs médecins.
Les futurs entrepreneurs.
Les futurs citoyens qui paieront les retraites de ceux qui leur expliquent aujourd’hui qu’il faut apprendre à faire des efforts.
On trouve toujours des milliards lorsqu’une situation est déclarée prioritaire.
La vraie question est donc beaucoup plus simple : quelle priorité accordons-nous réellement à nos étudiants ?
Pas dans un discours.
Dans un budget.
Car un budget est infiniment plus sincère qu’un discours.
Le repas à un euro est utile. Les CROUS sont indispensables. Les bourses sont nécessaires. Les associations accomplissent un travail admirable.
Mais lorsque l’aide alimentaire devient structurelle, lorsque travailler en parallèle des études devient presque banal et lorsque trouver une chambre correcte devient une compétition, on ne parle plus de quelques accidents individuels.
On parle d’un système qui ne fonctionne pas suffisamment bien.
Et il faudrait surtout cesser de considérer comme normal qu’à vingt ans, dans l’un des pays les plus riches du monde, on puisse avoir faim parce qu’on a choisi d’étudier.
La France dit à ses étudiants : formez-vous, travaillez, devenez autonomes, construisez l’avenir.
Puis elle leur tend quelques centaines d’euros, un plateau-repas à un euro et leur souhaite bon courage pour trouver un studio.
Voilà peut-être la contradiction la plus obscène.
Nous prétendons aimer notre jeunesse.
Il serait temps de commencer par lui permettre de vivre.
