Depuis « Kid », Eddy de Pretto occupe une place assez singulière dans la chanson française. Il n’est ni tout à fait chanteur de variété, ni rappeur, ni artiste électro, ni héritier classique de la chanson à texte. Il prend un peu partout, mélange tout, digère ses influences et finit par produire quelque chose qui lui ressemble immédiatement. Quelques secondes suffisent généralement pour savoir que c’est lui. Il y a cette façon de poser les mots, de les couper, de les marteler parfois, puis soudain de laisser apparaître une fragilité presque désarmante.
« sous influence » confirme cette identité tout en la faisant bouger. La production est plus sombre, plus dense, presque inquiétante par moments. Eddy de Pretto ne cherche pas simplement le morceau efficace ou le refrain destiné à tourner en boucle. Il utilise une forme immédiatement accessible pour poser une question beaucoup moins confortable : sommes-nous réellement libres de nos goûts, de nos désirs, de nos comportements, de ce que nous montrons aux autres ? Ou sommes-nous devenus le produit plus ou moins conscient de notre entourage, des réseaux sociaux, des tendances et de cette gigantesque machine contemporaine à fabriquer du désir ?
Eddy de Pretto a expliqué avoir voulu parler de cette sensation très commune qui consiste à croire que nos décisions nous appartiennent alors qu’elles sont souvent façonnées par le regard extérieur, le besoin d’être accepté ou l’envie paradoxale d’être différent tout en ressemblant aux autres. Et c’est précisément là que son talent d’auteur apparaît une nouvelle fois : prendre une interrogation presque philosophique et réussir à la transformer en chanson populaire.
Car Eddy de Pretto n’a jamais vraiment séparé l’intime du collectif. Chez lui, raconter ses failles revient souvent à parler des nôtres. Les questions d’identité, de masculinité, de désir, de normes, de solitude, de regard social ou d’amour traversent son travail depuis ses débuts. Mais quelque chose a changé. Le jeune homme qui semblait parfois devoir cogner très fort contre les murs pour se faire entendre est devenu un artiste beaucoup plus sûr de son langage. Il n’a pas perdu sa colère ni sa capacité à provoquer, mais il sait désormais davantage jouer avec la nuance.
C’est aussi pour cela que son parcours impressionne. Eddy de Pretto aurait facilement pu devenir prisonnier de la formule qui avait fait son succès. Une diction reconnaissable, des textes frontaux, une esthétique urbaine immédiatement identifiable : tout était réuni pour qu’il reproduise indéfiniment la même recette. Il a choisi exactement l’inverse. Chaque projet déplace légèrement les frontières. Il conserve sa voix mais change le décor.
Et c’est une qualité beaucoup plus rare qu’on ne le croit.
Les artistes vraiment intéressants ne sont pas ceux qui changent artificiellement de costume à chaque disque. Ce sont ceux dont on peut suivre les transformations tout en reconnaissant le même individu derrière chacune d’elles. Eddy de Pretto évolue ainsi. On entend encore celui de « Fête de trop » ou de « Kid », mais huit ans ont passé et l’homme comme l’artiste se sont épaissis. Son écriture paraît plus consciente de ses propres possibilités, sa musique ose davantage, son rapport à la pop devient plus ample.
Ce retour intervient d’ailleurs au moment où Eddy de Pretto commence également à se confronter au cinéma, ajoutant une nouvelle dimension à un parcours qui semble refuser de se laisser enfermer dans une seule discipline. Là encore, la démarche paraît logique. Chez lui, il y a depuis longtemps quelque chose de profondément visuel, presque théâtral, dans la manière d’habiter une chanson.
Mais ce qui touche probablement le plus reste cette sensibilité qu’il ne cherche jamais complètement à masquer. Eddy de Pretto peut adopter la posture, l’assurance, la puissance sonore ; quelque chose demeure vulnérable derrière. Et cette contradiction produit une grande partie de sa force. Il peut sembler extrêmement solide au moment même où il parle de ce qui vacille.
« sous influence » est donc beaucoup plus qu’un nouveau morceau destiné à annoncer un album. C’est une excellente manière de rappeler à quel point Eddy de Pretto est devenu important dans le paysage musical français contemporain.
Il est moderne sans courir derrière la modernité. Populaire sans fabriquer une musique paresseusement consensuelle. Intellectuel parfois, mais sans transformer ses chansons en dissertations. Sensible sans tomber dans le sentimentalisme. Provocateur sans avoir besoin de jouer systématiquement la carte du scandale.
Et surtout, il continue à chercher.
C’est probablement la chose la plus rassurante dans ce retour. Après les succès, les tournées et les années passées sous les projecteurs, Eddy de Pretto semble encore animé par le désir de comprendre, d’expérimenter et de déplacer son propre langage.
Le talent était évident dès ses débuts. Il fallait encore savoir ce qu’il deviendrait avec le temps.
Avec « sous influence », la réponse commence à être assez claire : un grand artiste moderne, sensible, créatif et profondément singulier.
Et peut-être même un artiste qui n’a pas encore montré tout ce dont il était capable.
