Le morceau lui-même appelait cette approche. « Hartes Geschick » signifie littéralement quelque chose comme « cruel destin », « dur destin ». La chanson est construite comme une lamentation. Elle traverse les langues et les siècles, mêlant notamment l’allemand à l’italien de « Lascia ch’io pianga » de Haendel. Cette rencontre était pour moi particulièrement intéressante : les époques s’effacent derrière une émotion qui, elle, demeure immédiatement compréhensible. Celle d’un être privé de sa liberté et qui ne demande finalement plus de triompher, mais simplement d’être libre.
J’ai donc choisi Jeanne d’Arc sans chercher à fabriquer une reconstitution historique classique. Ce qui m’intéressait était moins la précision documentaire du XVe siècle que la puissance symbolique de son histoire. Une très jeune femme prend les armes, intervient dans un monde d’hommes, rencontre le pouvoir, devient une héroïne puis une gêne, avant d’être jugée, condamnée et brûlée vive. Il y a dans ce parcours une mécanique tragique presque intemporelle : une société commence par avoir besoin d’un individu exceptionnel avant de ne plus savoir quoi faire de lui lorsqu’il devient impossible à contrôler.
Dans le clip, Jeanne est d’abord Jeanne. Une guerrière. Une femme isolée face aux institutions, aux hommes qui la jugent et à la foule qui l’observe. Puis quelque chose se dérègle volontairement. Le Moyen Âge commence à laisser apparaître notre époque. Les visages, les foules et les combats changent. La revendication de liberté traverse les siècles. Jeanne cesse alors d’appartenir exclusivement à l’Histoire de France.
C’était l’idée centrale de ma réalisation : faire de son visage celui de toutes celles et ceux qui ont payé le prix de leurs convictions.
Le bûcher prend ainsi une autre dimension. Il reste évidemment celui de Jeanne d’Arc, mais il devient également la représentation de toutes les condamnations prononcées contre ceux qui dérangent l’ordre établi. Condamnations judiciaires, politiques, sociales ou morales : les siècles changent plus rapidement que notre manière de fabriquer des coupables.
Je voulais également éviter une Jeanne trop héroïque au sens spectaculaire du terme. La véritable puissance du personnage apparaît peut-être précisément au moment où elle n’a plus aucun pouvoir. Plus d’armée. Plus de victoire militaire possible. Plus de possibilité de fuite. Il ne lui reste que sa conscience et ce qu’elle accepte ou refuse d’abandonner.
C’est là que la musique prend toute son importance. Elle ne vient pas illustrer les images : elle leur donne leur respiration. La plainte de Doris Streibl accompagne une Jeanne dont la défaite physique devient progressivement une victoire intérieure. On peut emprisonner un corps, condamner une personne, la supprimer même ; il est beaucoup plus difficile de faire disparaître ce qu’elle représente.
C’est aussi pour cette raison que j’ai souhaité faire dialoguer le Moyen Âge et le monde contemporain. Nous aimons regarder les violences anciennes avec la confortable certitude que nous sommes devenus différents. Pourtant, les foules existent toujours. Les mécanismes de désignation aussi. Les pouvoirs continuent de fabriquer leurs récits, et des femmes et des hommes continuent de risquer leur tranquillité, leur liberté et parfois leur vie pour ce qu’ils considèrent juste.

« Hartes Geschick – Cruel Destin » est donc moins, à mes yeux, un film sur Jeanne d’Arc qu’un film sur la liberté.
Une femme face à son destin. Une femme face au pouvoir.
Une femme face à la foule. Une plainte, un cri et, au-delà de la mort, peut-être une forme de victoire.
Voir le clip : https://youtu.be/QmtI6-s7u9A
