Le plat apparaît dans *L’Île aux enfants*, émission créée par Christophe Izard et lancée en 1974. Casimir, le « monstre gentil » incarné par Yves Brunier, y possède une faiblesse absolue : la gourmandise. Et parmi toutes les nourritures possibles, les Casimirus ont évidemment choisi la plus invraisemblable.
La recette est dévoilée à la télévision dès le 30 septembre 1974. Dans un grand saladier, Casimir mélange de la confiture, des bananes écrasées, du chocolat, de la moutarde forte et de la saucisse de Toulouse. L’INA conserve d’ailleurs cette séquence devenue culte dans laquelle Casimir explique très sérieusement sa préparation devant des enfants nettement moins enthousiastes que lui.
Mais derrière cette absurdité se cache une histoire beaucoup plus touchante. Christophe Izard expliquera des années plus tard que l’idée du Gloubi-boulga venait en partie de son enfance pendant la Seconde Guerre mondiale. Hébergé par une femme russe, il se souvenait d’une préparation qu’elle lui faisait mélanger à base notamment de sucre et de jaunes d’œufs, appelée quelque chose comme « goguel-moguel ». À la Libération, le jeune Christophe découvre ou redécouvre des aliments devenus accessibles et se confectionne une mixture extrêmement nourrissante mêlant chocolat, bananes et confiture. Des décennies plus tard, ces souvenirs d’enfance deviendront la nourriture préférée de Casimir, enrichie pour les besoins du gag de moutarde et de saucisse de Toulouse.
C’est sans doute ce qui rend le Gloubi-boulga plus intéressant qu’il n’y paraît. Sous la plaisanterie se trouve le souvenir d’un enfant ayant connu les privations de la guerre et qui, lorsque la nourriture redevient disponible, mélange tout ce qui lui fait envie. Le plat monstrueux de Casimir possède donc une origine étonnamment intime : celle de l’abondance retrouvée après le manque.
Et puis il y a Casimir lui-même. *L’Île aux enfants* n’avait pas choisi un héros parfait. Christophe Izard voulait au contraire un personnage auquel les enfants puissent s’identifier : Casimir fait des bêtises, se montre gourmand, maladroit, parfois têtu, mais reste curieux, tolérant et profondément bienveillant. Izard expliquait même avoir voulu rompre avec les représentations trop parfaites des héros destinés aux enfants.
Le Gloubi-boulga lui ressemble parfaitement. C’est une recette qui ne respecte rien. On mélange le sucré et le salé, le dessert et le plat principal, le chocolat et la moutarde, la banane et la saucisse. Un enfant pourrait l’avoir inventée simplement en ouvrant tous les placards de la cuisine et en décidant que les règles des adultes ne s’appliquent plus.
C’est probablement pour cela que nous nous en souvenons encore. Les enfants des années 1970 ne retenaient pas seulement une recette grotesque. Ils retenaient l’idée merveilleuse qu’un personnage de télévision pouvait avoir des goûts absurdes et les assumer complètement. Casimir ne cherchait pas à convaincre les autres que son Gloubi-boulga était gastronomiquement supérieur. Il l’aimait, voilà tout.
Le succès fut tel que le mot a fini par quitter *L’Île aux enfants*. « Gloubi-boulga » est aujourd’hui employé pour qualifier un mélange confus, hétéroclite, parfois incompréhensible. Une invention destinée à faire rire les enfants s’est ainsi installée dans le vocabulaire courant.
Et c’est peut-être là le véritable exploit du Gloubi-boulga. Cinquante ans après sa première apparition télévisée, nous avons oublié des centaines de publicités, d’émissions et de personnages qui occupaient alors les écrans. Mais mettez ensemble une banane, du chocolat, de la confiture, de la moutarde et une saucisse de Toulouse, et des millions de Français savent encore immédiatement de quoi vous parlez.
Le Gloubi-boulga n’était pas de la grande cuisine.
C’était beaucoup mieux que cela : une recette pour fabriquer des souvenirs.
