Mon attention ne se dirige jamais vers une seule
chose. Plusieurs éléments arrivent ensemble : une
différence de lumière, l’écart entre deux formes,
une accélération, une immobilité, le changement
d’un espace au passage d’un corps. Leur
importance n’est pas décidée à l’avance.
Tout cela entre, tout cela agit, tout cela laisse
une trace.
Je ne voudrais jamais perdre cette capacité.
Une telle quantité demande au corps de pouvoir
tenir. Non pour atténuer ou filtrer, mais trouver une
assise suffisante pour ne pas être débordée par
ce qui arrive.
Je marche, je cours, je fais du vélo, je travaille la
force. Ces pratiques n’agissent pas de la même
façon. Le souffle s’élargit, les articulations
gagnent en mobilité, les appuis se précisent.
L’effort révèle aussi les tensions, les
déséquilibres, les limites. Le corps apprend à
soutenir une intensité sans se refermer.
Devant la feuille, rien de cette préparation n’est
visible. Elle agit pourtant sur le dessin. Ce qui a
été perçu ne se dépose pas intact sur le papier.
Une accumulation peut devenir une ligne, une
tension déterminer un intervalle, une sensation de
poids produire une masse. Une perception très
forte peut ne laisser qu’un blanc.
Le dessin ne restitue pas la quantité de ce que j’ai
reçu. Il en produit une forme. Une épaule
contractée réduit l’amplitude du bras. Un souffle
retenu change la durée du geste. La stabilité d’un
appui infléchit la trajectoire de la main. Le trait
porte quelque chose de l’état physique qui l’a
produit.
L’exercice prépare le corps depuis lequel je
dessine. Il ne rend pas le dessin meilleur, ne
garantit rien. Il donne au geste davantage de
mobilité et d’assise pour répondre à ce qui le
sollicite.
Chaque jour, j’accorde le corps comme on
accorde un instrument.
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