Je viens de rentrer. Le froid est encore sur mon
visage, mais sous mes vêtements la chaleur
monte des muscles. Pendant quelques minutes,
mon corps contient deux températures. L’effort
est terminé et pourtant il demeure là, dans le
souffle, dans la peau, dans cette activité
intérieure qui met du temps à s’apaiser.
Je ne cherche pas à ressentir davantage.
J’apprends à porter ce que je ressens.
Le souffle retrouve son rythme.
Quelque chose continue à circuler.
Courir modifie la manière dont les choses
m’atteignent. Au début, le corps occupe presque
toute la place. Les jambes, les articulations, la
respiration imposent leurs exigences. Puis cette
présence change de fonction. Elle devient une
mesure. Le froid n’est plus une température
abstraite : il touche une joue, entre par les
manches, saisit les doigts. L’air possède une
consistance. Une pente se connaît dans les
jambes avant d’être évaluée par le regard.
Sortir commence par presque rien : une porte à
ouvrir. À cet instant, l’intérieur est encore derrière
moi et le froid déjà devant. Il existe une seconde
où je pourrais renoncer. Puis le pied se pose
dehors.
Je sais ce qui m’attend.
Les premières minutes ont leur difficulté propre.
Je ne cherche plus à l’effacer. Je donne au corps
le temps nécessaire pour trouver sa manière
d’avancer. Progressivement, l’effort cesse
d’occuper tout le champ. L’espace autour de moi
gagne en précision.
Des silhouettes, des trajectoires, des
fragments de vie.
Je croise des passants sans les suivre des yeux.
Ce qui me parvient n’obéit pas à un ordre : le bruit
d’un pas derrière moi, l’humidité d’un morceau de
route, une différence soudaine de température
entre deux rues, la lumière qui resserre les
paupières. La course ne rend pas le monde plus
intense. Elle déplace le point depuis lequel je le
perçois.
Je ne porte jamais de lunettes de soleil.
Ce détail pourrait sembler insignifiant. Il ne l’est
pas pour moi. Je préfère plisser les yeux plutôt
que diminuer ce qui arrive. L’éblouissement
appartient à la lumière. Je ne cherche pas à
rendre la perception plus confortable. Une lumière
trop forte, un froid soudain, une variation d’air
n’ont pas besoin d’être corrigés avant de
m’atteindre.
Lorsque je rentre, la course s’arrête avant le
corps. Le froid demeure sur le visage, la chaleur
dans les muscles. Je retrouve exactement les
deux températures du départ, mais leur
coexistence a changé de sens. Elles sont
devenues la trace physique de ce qui vient d’avoir
lieu.
Pendant quelques minutes encore, dehors et
dedans ne coïncident pas tout à fait.
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