Avant qu’un dessin commence, des éléments
sans lien apparent se rapprochent : une
distance entre deux corps, le rythme d’un
déplacement, une lumière, un silence, la
tension particulière d’un lieu. D’abord
distincts, ils finissent par appartenir à une
même expérience.
L’attention s’attarde. Elle apprend à
percevoir ce qui échappe au regard pressé :
des nuances, des tensions, des rythmes,
des rapprochements.
Une géographie discrète se révèle. Elle ne
correspond pas à la place des objets. Elle se
compose de leurs intervalles, de leurs
proximités, des forces ténues qui circulent
entre eux. Parfois, une variation minuscule
suffit à modifier l’ensemble.
Alors quelque chose commence à se
rassembler.
Je ne saurais situer exactement cet instant.
Ce qui était dispersé acquiert une unité. Rien
n’a matériellement changé autour de moi,
pourtant les choses ne sont déjà plus tout à
fait séparées.
Une qualité sensible, une cohérence
encore fragile apparaît. Elle n’a ni contours
précis ni nom. Sa consistance suffit
désormais à retenir mon attention.
C’est souvent à cet endroit que naît le désir
de dessiner.
Ce désir vient d’une concentration
silencieuse. Plusieurs perceptions convergent
et produisent une densité nouvelle. Elles
cessent d’être seulement une lumière, une
distance, un rythme ou un silence. Un rapport
s’est formé entre elles.
Je dessine la lente condensation des
matières impalpables.
Cette condensation appartient à des
expériences très simples. Une pièce change
de mesure lorsqu’une personne y entre.
L’intervalle entre deux corps se transforme
lorsqu’ils se rapprochent. Le silence qui suit
une parole n’a pas le même poids que celui
qui la précède. La lumière d’hiver modifie les
distances.
Ce sont des variations que je dessine.
Elles ne constituent pas un sujet au sens
habituel. Elles tiennent à un agencement
provisoire, à la façon dont plusieurs éléments
font naître, pendant un instant, une réalité qui
n’appartient à aucun d’eux séparément.
Les espaces, les corps, les silences et les
saisons participent de cette matière.
Le dessin intervient lorsqu’elle acquiert
suffisamment de densité pour appeler un
geste. Sur le papier, ce qui était diffus
rencontre la résistance d’un trait, l’étendue
d’un blanc, une direction, une mesure.
L’insaisissable entre dans le visible sans y
être enfermé.
Le dessin avance par rapprochements
successifs.
Ce qui ne pouvait être isolé ni nommé trouve
ainsi une existence sans perdre entièrement
son indétermination.
Dessiner est ma manière de lui offrir
du temps.
La condensation désigne peut-être cet
instant très simple : des éléments jusque-là
dispersés forment une unité suffisamment
forte pour rendre le geste nécessaire.
Et le dessin commence là.
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