L’histoire commence devant un écran de télévision. Adolescent, Jaff découvre la série Kung Fu. Mais contrairement à beaucoup de garçons de sa génération, ce n’est pas la puissance spectaculaire des combattants qui l’attire. Ce sont les vieux maîtres. Leur calme, leur maîtrise, la place qu’ils occupent auprès des plus jeunes. Dans un entretien accordé à Aikido Journal, il raconte avoir été frappé par cette idée presque paradoxale : dans le sport, l’âge finit souvent par diminuer les performances ; dans les arts martiaux traditionnels, vieillir peut au contraire signifier progresser.
Cette intuition ne le quittera plus. À vingt ans, il commence l’aïkido. Il rencontre notamment Toshiro Suga, puis Nobuyoshi Tamura, l’un des grands maîtres japonais ayant contribué au développement de l’aïkido en France et en Europe. Jaff Raji suivra régulièrement son enseignement. En 1983, choix radical : il abandonne son activité professionnelle pour se consacrer entièrement aux budō. L’année suivante commence véritablement sa carrière d’enseignant à Rennes.
Pendant dix-sept ans, de 1984 à 2001, son dojo permanent se trouve aux Cadets de Bretagne. Il y forme des pratiquants mais également de futurs enseignants, tandis que des élèves étrangers viennent à Rennes pour travailler avec lui. À partir de 1987, il prend également en charge l’aïkido universitaire à Rennes. Son travail dépasse rapidement le cercle traditionnel des pratiquants d’arts martiaux : entre 1997 et 2000, il intervient notamment à l’école du Théâtre National de Bretagne autour du corps et du geste martial.
Sa reconnaissance institutionnelle accompagne cette progression. En 1986, il obtient le brevet d’État du premier degré d’enseignant d’aïkido en étant major de sa promotion, puis le deuxième degré en 1989. En 1990, Nobuyoshi Tamura l’intègre parmi les responsables techniques nationaux de la Fédération française d’aïkido et de budo, fonction qu’il occupera jusqu’en 1997. En 2001, il reçoit de Tamura le 5e dan Aikikai. Son parcours s’enrichira parallèlement d’études poussées du jodo et du iaïdo et de licences d’enseignement dans ces disciplines.
Mais réduire Jaff Raji à une accumulation de grades serait précisément passer à côté de ce qui singularise son parcours. Chez lui, le budō n’a jamais vraiment eu pour objectif la médaille. L’aïkido est d’ailleurs fondamentalement lié, dans sa conception de la pratique, à l’absence de compétition. Ce qui compte est ailleurs : l’attention, la disponibilité, le rapport à l’autre, la connaissance du corps et la capacité à progresser pendant toute une existence. Son enseignement envisage ainsi le dojo comme un lieu d’étude de soi autant que comme un endroit où apprendre des techniques.
En 2001, après son départ des Cadets de Bretagne, il fonde avec plusieurs de ses élèves l’École de Budo Raji à Rennes. Le nom possède un heureux double sens : RAJI renvoie évidemment à son patronyme, mais devient également l’acronyme de Rennes, Aïkido, Jodo et Iaïdo. Après différentes implantations, l’école trouve notamment sa place au dojo municipal Constant Véron. En 2026, l’École de Budo Raji célèbre ainsi ses vingt-cinq années d’existence.
Le projet prend très vite une dimension internationale. En août 2003, à l’occasion d’un stage organisé à Portland, dans l’Oregon, des enseignants et pratiquants venus notamment du Venezuela, d’Équateur, de Hongrie, du Canada, des États-Unis et de France se réunissent autour de son enseignement. Le 27 août naît officiellement l’École de Budo Raji International. Au fil des années, Jaff Raji enseigne sur plusieurs continents, de l’Europe aux Amériques en passant par l’Asie et l’océan Indien.
Cette circulation internationale constitue une partie essentielle de sa philosophie. Partir enseigner à des inconnus oblige à remettre sa pédagogie à l’épreuve. On transmet, mais on reçoit également. Les cultures changent, les corps changent, les façons d’apprendre aussi. Le maître n’est donc pas celui qui serait arrivé au bout du chemin : il reste lui-même en apprentissage.
Cette conception explique sans doute pourquoi Jaff Raji a également cherché à faire sortir les principes du budō du seul tatami. Il a travaillé avec des comédiens, des danseurs, des professionnels de la médiation et est même intervenu, entre 2003 et 2005, auprès de femmes détenues au centre pénitentiaire de Rennes dans le cadre d’un travail thérapeutique par le corps destiné à des participantes confrontées notamment à des problématiques de violence et d’addiction.
Il développe aussi son propre travail autour de l’ukemi, l’art de recevoir une technique et de chuter. Après plusieurs décennies de recherche, il crée en 2013 le « Raji Ukemi Fitness », méthode corporelle inspirée de son expérience de l’aïkido mais destinée également à des personnes ne pratiquant pas les arts martiaux. Là encore, le principe dépasse la simple performance physique : apprendre à tomber, à recevoir, à contrôler son corps et à retrouver de la mobilité.
Il y a quelque chose de particulièrement cohérent dans cette trajectoire. Le garçon fasciné par les vieux maîtres à la télévision cherchait déjà moins à apprendre comment vaincre quelqu’un qu’à comprendre comment on pouvait vieillir en continuant de progresser. Plus de cinquante ans après cette première fascination et plus de quarante ans après ses débuts dans l’enseignement, la question demeure.
Car la véritable ambition de Jaff Raji pourrait finalement tenir dans cette idée : faire d’un art martial un art de la durée.
L’aïkido lui offre précisément cela. Pas une carrière sportive avec un sommet suivi d’un déclin, mais un chemin qui peut accompagner toute une existence. À 20 ans, on possède la vigueur. À 40 ans, l’expérience commence à transformer le geste. À 60 ans, l’économie, la précision et la compréhension peuvent prendre le relais de la puissance physique. Le corps change, donc l’art doit changer avec lui.
C’est probablement là que le mot « maître » retrouve son sens le plus intéressant. Non pas celui qui sait tout et devant lequel les autres s’inclinent, mais celui qui a suffisamment travaillé pour continuer à apprendre tout en transmettant ce qu’il a compris.
En 2026, alors que son école rennaise fête son quart de siècle, Jaff Raji poursuit cette transmission. Des élèves qu’il a formés autrefois sont devenus enseignants ; plusieurs générations se sont succédé sur les tatamis. Et la boucle imaginée par l’adolescent regardant ses vieux maîtres à la télévision semble s’être refermée : Jaff Raji est aujourd’hui arrivé à l’âge de ceux qui l’avaient fasciné.
Sauf que pour lui, le chemin n’est toujours pas terminé.
C’est même tout le principe.
