Mon corps réagit parfois avant que j’en
connaisse la raison. La respiration devient
plus courte, une épaule se contracte, la main
suspend son geste. Je cherche une origine.
Elle m’échappe. La sensation, elle, est
précise.
Le corps est parfois l’archive secrète de
phénomènes encore sans langage.
Il garde peu de choses dans leur état
d’origine. Une journée disparaît presque
entièrement et laisse derrière elle la lumière
d’un couloir. Une voix s’efface, son rythme
demeure. D’une pièce, je ne retrouve plus les
meubles, seulement la température. Ce sont
des fragments sans légende.
Les souvenirs changent de matière.
Ils perdent leur ordre. Certaines deviennent
minuscules et tenaces. D’autres occupent
longtemps une place immense avant de se
réduire brusquement. Leur importance ne
correspond pas toujours à la place qu’ils
prennent en nous.
Je retrouve cette disproportion lorsque je
dessine. Une partie presque insignifiante de la
feuille peut demander une attention
considérable. La main y retourne, augmente
la pression, ralentit. Rien ne justifie encore
cette insistance. Je la suis jusqu’à ce qu’elle
cesse.
Je ne demande pas au dessin de
m’expliquer pourquoi.
Il peut garder une contradiction entière. La
douceur d’un geste et sa violence,
l’attachement et le refus, la proximité et
l’éloignement peuvent rester ensemble. Le
papier n’exige aucune résolution.
Écrire introduit une autre précision. Chaque
mot détermine davantage : une limite, un
rapport, une direction. La phrase avance en
choisissant. Certaines sensations supportent
cette précision. Pour d’autres, il faut attendre.
Des mois plus tard, j’ouvre un carnet et
reconnais une forme dont je n’avais jusque-là
rien su. Elle n’était pas une énigme. Le temps
qui me séparait d’elle n’avait simplement pas
encore été parcouru.
Je tourne la page. La date inscrite dans un
coin m’étonne souvent.
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