Lorsqu’un dessin s’achève, une légère
mélancolie traverse la texture du jour.
Avec lui se défait la relation particulière née
durant le travail.
Le corps, le papier, les couleurs et les images
ont partagé une même durée. Des éléments
sans lien apparent ont cessé d’être étrangers
les uns aux autres. Leur voisinage a modifié
ce que je croyais connaître d’eux.
Puis le dessin trouve sa place, le
mouvement s’apaise, le silence revient, mais
déjà autre chose approche.
Les images arrivent souvent plus vite que
le temps ordinaire, les associations plus vite
que les conversations, les correspondances
plus vite que les calendriers.
Le corps suit comme il peut.
Les heures imposent leur ordre ; la pensée
ignore cette régularité. Un souvenir ancien
revient au milieu du présent. Une coïncidence
acquiert du relief. Ce qui paraissait
secondaire devient décisif.
Le dessin recueille cette désobéissance. Sur
le papier, les distances habituelles n’ont plus
cours.
Le quotidien remet les choses à leur place :
les objets retrouvent leur fonction, les mots
leur définition, les gestes leur destination. Le
réel se rétrécit lorsqu’il n’admet qu’une seule
lecture.
Dessiner dérange cet ordre tranquille.
Les rencontres aussi.
Certaines rencontres déplacent la texture
d’une journée, une pensée ouvre un espace,
une oeuvre modifie une perception, une
conversation augmente la clarté d’un paysage
intérieur.
Une présence peut changer les distances
entre des choses déjà là. Après une
conversation, une pensée ne revient pas
exactement au même endroit. Après une
oeuvre, le regard conserve la trace d’une
différence.
Certaines présences ouvrent davantage de
monde qu’elles n’occupent d’espace.
Voir davantage ne demande pas un monde
plus grand. Il suffit que ce qui semblait
éloigné devienne voisin.
Une attention commune, une curiosité
partagée, une manière d’explorer ensemble
ce qui cherche encore sa forme.
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