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Alterhumains : quand l’identité dépasse les frontières de l’humain

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Alterhumains : quand l'identité dépasse les frontières de l'humain

Ils se disent loups, renards, dragons, créatures imaginaires, personnages fictifs ou êtres dont l’identité ne serait pas entièrement humaine. Sur Internet, notamment au sein de communautés très jeunes, un vocabulaire s’est développé pour décrire ces expériences identitaires : « alterhumain », « otherkin », « therian » ou encore « fictionkin ». Le phénomène peut paraître déroutant. Il pose surtout une question : s’agit-il d’une nouvelle manière de se définir ou du symptôme d’un trouble psychologique ?

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Le terme « alterhumain » n’est pas un diagnostic médical. Il s’agit d’un terme générique employé par certaines communautés pour désigner des personnes qui ressentent leur identité comme ne correspondant pas complètement à une identité humaine ordinaire. Les significations sont extrêmement variables. Pour certains, il s’agit d’une expérience intime et profonde ; pour d’autres d’une construction symbolique, spirituelle ou culturelle. Les « therians », par exemple, décrivent généralement une identification intérieure à un animal réel. Les « otherkins » peuvent se reconnaître dans des créatures mythologiques ou fantastiques.

Une première confusion doit donc être évitée : se définir comme alterhumain ne signifie pas automatiquement souffrir d’un « trouble de l’identité ». La psychiatrie ne reconnaît pas l’alterhumanité comme une maladie mentale en soi. Une personne peut employer ces catégories, mener une vie sociale normale, étudier, travailler et parfaitement distinguer son expérience subjective de la réalité matérielle.

C’est précisément cette distinction qui devient essentielle pour comprendre quand une souffrance psychique peut exister.

Dire « je ressens une profonde identification au loup » n’est pas la même chose qu’être absolument convaincu que son corps humain s’est biologiquement transformé en celui d’un loup malgré toutes les preuves contraires. Dans le second cas, particulièrement si la conviction s’accompagne d’une rupture avec la réalité ou d’un comportement dangereux, un professionnel de santé cherchera d’autres explications possibles. Il pourra notamment rechercher des symptômes psychotiques, délirants ou dissociatifs. Le diagnostic dépend alors de l’ensemble de la situation et certainement pas de la seule utilisation du mot « therian » ou « alterhumain ».

Il existe par ailleurs un trouble psychiatrique bien réel dont le nom entretient parfois la confusion : le trouble dissociatif de l’identité, ou TDI. Celui-ci est caractérisé notamment par une perturbation importante de l’identité associée à des discontinuités dans le sentiment de soi et du contrôle de son comportement, auxquelles peuvent s’ajouter des trous de mémoire. Dans le vocabulaire de certaines personnes atteintes de TDI, les différentes identités ou états identitaires sont parfois appelés des « alters ». Mais « alter » et « alterhumain » ne désignent donc pas la même chose.

Une personne alterhumaine ne possède pas nécessairement plusieurs identités et une personne souffrant d’un TDI ne se considère pas nécessairement comme alterhumaine.

Alors de quoi souffrent les alterhumains ? La formulation même mérite d’être corrigée : ils ne souffrent pas nécessairement de quelque chose. Chez certains, cette identité n’occasionne aucune détresse particulière. Chez d’autres, une souffrance peut être présente, mais il faut déterminer son origine plutôt que de considérer immédiatement l’identité revendiquée comme une pathologie.

Cette souffrance peut notamment provenir de l’isolement, du harcèlement, du sentiment d’être incompris ou de difficultés psychologiques coexistantes. Certaines personnes décrivent également une forte détresse liée au décalage entre leur corps humain et leur représentation intérieure d’elles-mêmes. Mais là encore, l’existence de cette expérience ne suffit pas à établir un diagnostic psychiatrique.

Internet joue évidemment un rôle considérable dans la visibilité actuelle du phénomène. TikTok, Discord, Reddit, YouTube et d’autres espaces permettent à une personne éprouvant quelque chose d’inhabituel de découvrir immédiatement des centaines de témoignages similaires, mais aussi un vocabulaire, des symboles et une communauté capables de donner une forme à ce qu’elle ressent.

Ce mécanisme peut avoir un aspect positif : découvrir qu’on n’est pas seul peut réduire l’isolement. Mais il comporte également un risque, particulièrement chez les adolescents. Les communautés numériques peuvent proposer une interprétation extrêmement précise d’un malaise avant même que la personne ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrive. Une sensation confuse peut alors recevoir très rapidement une étiquette identitaire.

Il faut donc éviter deux réactions symétriques. La première consiste à ridiculiser systématiquement ces personnes : « tu te prends pour un animal, tu es fou ». C’est simpliste et souvent cruel. La seconde serait de considérer toute affirmation identitaire comme une explication définitive qu’il serait interdit d’interroger.

Lorsqu’une personne souffre réellement, le rôle d’un psychologue ou d’un psychiatre n’est idéalement ni de se moquer de son identité ni de la confirmer aveuglément. Il consiste à comprendre ce qu’elle signifie pour elle : depuis quand cette expérience existe-t-elle ? Est-elle métaphorique ou littérale ? Procure-t-elle du bien-être ou de l’angoisse ? La personne conserve-t-elle une bonne perception de la réalité ? Son quotidien, ses relations ou sa scolarité sont-ils affectés ? Existe-t-il des symptômes dissociatifs, anxieux, dépressifs ou psychotiques ?

C’est là que se trouve probablement la frontière la plus importante. Une identité inhabituelle n’est pas à elle seule une maladie. La perte de contact avec la réalité, une souffrance psychique importante ou l’impossibilité de fonctionner normalement peuvent, en revanche, nécessiter une prise en charge.

Le phénomène alterhumain raconte enfin quelque chose de notre époque. Internet ne permet plus seulement de montrer qui nous sommes : il fournit désormais des communautés et des mots permettant de construire et d’explorer ce que nous pensons être. Les catégories identitaires deviennent plus nombreuses, plus précises et parfois plus déroutantes pour ceux qui les observent de l’extérieur.

Reste alors une question passionnante, qui dépasse largement les alterhumains : à partir de quel moment une identité constitue-t-elle simplement une manière singulière de se raconter, et à partir de quel moment devient-elle le signe d’une souffrance dont il faut s’occuper ?

La psychiatrie apporte ici une réponse moins spectaculaire que les réseaux sociaux : ce n’est généralement pas l’étrangeté d’une identité qui détermine à elle seule l’existence d’un trouble. Ce sont la souffrance, l’altération du fonctionnement et, dans certaines situations, la perte du rapport partagé à la réalité qui doivent alerter.

Et cette nuance change presque tout.

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