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« Karton plein » : VLP transforme le rebut en manifeste pictural

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« Karton plein » : VLP transforme le rebut en manifeste pictural

Il fallait sans doute du carton pour parler de notre époque. Du carton d’emballage, du carton abandonné sur un trottoir, ce matériau sans prestige qui accompagne l’explosion du commerce en ligne avant de finir plié dans une benne. Avec « Karton plein », VLP choisit précisément de revenir à ce support pauvre et fragile qui appartient à son histoire. Du 17 septembre au 7 octobre 2026, la Galerie Artistik Rezo à Paris présente dix-sept grandes œuvres peintes pendant la pandémie, dans lesquelles le duo retrouve l’énergie brute de ses débuts tout en dressant un portrait particulièrement nerveux du monde contemporain.

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Le choix du carton n’a rien d’un effet décoratif. Il constitue presque le sujet même de l’exposition. Le carton protège les marchandises de l’économie mondialisée, circule de ville en ville, encombre les trottoirs, puis disparaît. Mais il possède aussi une autre propriété : il peut être récupéré, transformé, recyclé. VLP s’empare ainsi d’un rebut emblématique de notre société de consommation pour en faire un espace de liberté. Là où le musée et la galerie traditionnelle proposent souvent un « white cube » immaculé, le duo revendique au contraire une matière marquée, imparfaite, déjà chargée d’une histoire.

Les œuvres de « Karton plein » ont été réalisées pendant la pandémie et portent directement la trace de cette période. Le dossier de l’exposition les présente comme l’expression d’un refus de l’enfermement, qu’il soit sanitaire, moral ou social, mais également d’une défiance face à l’individualisme et aux sociétés de surveillance. Chez VLP, cette critique ne prend jamais la forme d’un discours froid. Elle explose en couleurs, en silhouettes, en symboles, en fragments de textes, en références à la bande dessinée, à la poésie, à l’histoire de l’art et à la culture populaire. Basquiat peut croiser Philip Guston, Mallarmé rencontrer Krazy Kat tandis que des incendies climatiques, des émeutes ou des soleils coupés viennent rappeler que cette peinture observe aussi ce qui brûle autour d’elle.

Au centre de cet univers revient naturellement Zuman, personnage créé par VLP à partir de 2000. Silhouette géométrique, figure mentale de l’artiste urbain, Zuman est à la fois personne et tout le monde. Le dossier le décrit comme « l’anonyme des villes », une tête remplie de couleurs, de mots et de possibles. Il incarne aussi une conception profondément collective de la création : l’artiste n’est pas nécessairement cet individu solitaire enfermé dans son atelier, mais quelqu’un qui pense, fabrique et agit au milieu des autres. Dans « Karton plein », cette idée devient presque politique. L’art y apparaît comme une activité jugée parfois « non essentielle » par une logique strictement productiviste, mais dont la nécessité réapparaît brutalement dès que la société traverse une crise.

Cette position n’est pas nouvelle chez VLP. Jean Gabaret et Michel Espagnon se rencontrent en 1983 dans les catacombes parisiennes et choisissent très vite de travailler ensemble. Leur nom lui-même constitue un programme : VLP, pour « Vive La Peinture ». À une époque où l’art conceptuel et la vidéo occupent une place croissante dans le monde de l’art contemporain, ils revendiquent une peinture physique, immédiate, collective, volontairement offensive. Avec Jérôme Mesnager et d’autres figures de l’underground parisien, ils passent des catacombes aux murs de la ville, souvent dans l’anonymat et l’illégalité.

Au milieu des années 1980, leurs supports sont déjà ceux que la ville abandonne : palissades des Halles, morceaux de zinc, bois, cartons et objets récupérés. Leur vocabulaire mêle peinture punk, expressionnisme, pochoirs, laque industrielle, slogans et couleurs saturées. En 1985, ils participent à l’organisation d’un grand rassemblement d’art de rue réunissant notamment Speedy Graphito, Blek le Rat, Miss.Tic, Jef Aérosol, Futura ou les Ripoulins. Le street art n’est pas encore devenu une catégorie commerciale ni un rayon incontournable des foires d’art : il se construit dans la rue, dans les marges et dans la récupération.

La suite de leur parcours montre une remarquable continuité. Les années 1990 les conduisent notamment en Allemagne ; leurs œuvres abordent aussi directement les questions sociales, comme avec les gisants noirs d’« European Paradise », consacrés aux sans-abri morts dans la rue. À partir de 2000, Zuman devient une signature visuelle récurrente, accompagné de phrases telles que « Si t’as envie t’es en vie », « J’existe », « Je pense donc je nuis » ou « Résiste ! ». Les grandes fresques se multiplient ensuite, notamment « Ceci n’est pas un graffiti » face au Centre Pompidou. Depuis 2025, des œuvres de VLP sont par ailleurs entrées dans les collections d’art contemporain du Centre Pompidou, consacrant institutionnellement une aventure commencée plus de quarante ans auparavant dans les catacombes.

« Karton plein » boucle donc étrangement la boucle. Après les murs, les friches, les galeries et les musées, VLP revient au carton. Non pas par nostalgie, mais parce que ce matériau semble avoir acquis une signification nouvelle. Le carton de 1983 était celui de la récupération et de la débrouille ; celui de 2026 est aussi le déchet omniprésent d’une économie mondialisée, livré à domicile par millions. En le transformant en peinture, VLP lui rend une singularité. Ce qui devait être jeté devient une image que l’on regarde. Ce qui était provisoire peut désormais entrer dans une collection.

C’est peut-être là que « Karton plein » fonctionne le mieux : lorsqu’on cesse d’y voir simplement une exposition de street art pour comprendre qu’elle repose sur une question beaucoup plus simple et beaucoup plus vaste. Que décidons-nous de regarder dans une société qui produit continuellement des objets, des images et des déchets ? Chez VLP, la réponse tient depuis quatre décennies dans trois lettres et dans une conviction presque obstinée : vive la peinture.

VLP – « Karton plein », vernissage mercredi 16 septembre 2026 de 18 h à 21 h. Exposition du 17 septembre au 7 octobre 2026 à la Galerie Artistik Rezo, 14 rue Alexandre-Dumas, Paris 11e. Ouverture du lundi au vendredi de 10 h à 18 h et le samedi de 13 h à 18 h.

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