L’histoire commence à l’Académie de la Bienveillance. Derrière ce nom presque rassurant se cache une institution qui forme des « émissaires de vengeance » inspirées des Furies de la mythologie. Chaque année, une centaine de jeunes filles y sont envoyées, parfois littéralement vendues par leur propre famille. Dix ans plus tard, seules trois d’entre elles ressortent de cette formation pour devenir des Bienveillantes, des avatars humains de ces puissances chargées de rendre justice au nom des morts et des victimes.
Il faut donc être sacrément désespéré pour confier son enfant à un tel endroit.
L’héroïne du roman connaît mieux que quiconque cette réalité puisqu’elle a elle-même été vendue. Une longue et sanglante vie plus tard, alors qu’elle croit enfin avoir trouvé une forme de paix, celle-ci vole en éclats lorsqu’un groupe de mercenaires violents vient frapper à sa porte. Une erreur qui risque de réveiller tout ce qu’elle avait tenté d’enfouir.
Le point de départ pourrait presque ressembler à celui d’un récit classique de vengeance. Mais Mark Lawrence semble vouloir aller plus loin. Derrière les affrontements et les personnages façonnés par la brutalité se dessine une question beaucoup plus dérangeante : que reste-t-il d’un être humain lorsque toute son existence a été construite autour de la nécessité de punir ?
La vengeance permet parfois de survivre. Elle ne permet pas forcément de vivre.
C’est là que « Fille des corbeaux » paraît trouver son intérêt. Le roman ne s’intéresse pas seulement à celles qui frappent mais à celles qui portent depuis l’enfance les conséquences des violences commises par les autres. Dans cet univers, les héroïnes ne sont pas simplement entraînées au combat : elles deviennent les instruments d’une conception radicale de la justice.
La référence aux Furies n’est évidemment pas anodine. Dans la mythologie grecque, ces divinités poursuivent ceux qui ont commis des crimes particulièrement graves. Lawrence transpose cette idée dans un système où la justice prend une forme presque institutionnelle, avec ses règles, ses sacrifices et surtout son prix humain.
Le roman promet ainsi de mêler fantasy sombre, mythologie, secrets, violence et réflexion sur la culpabilité, tout en plaçant au premier plan des personnages féminins qui ne correspondent guère aux archétypes traditionnels de l’héroïne héroïque et lumineuse.
Le dossier de presse insiste d’ailleurs sur cette dimension : Mark Lawrence y explore la survie face à la violence à travers des femmes marquées dès l’enfance par la quête de vengeance, tout en interrogeant la justice des puissants et celle du peuple.
Le ton annoncé est particulièrement noir. Une phrase attribuée à l’héroïne résume assez bien cette atmosphère : tous ceux qu’elle déteste sont morts, mais cela ne lui apporte pas nécessairement la paix. La vengeance peut supprimer l’ennemi ; elle ne supprime pas forcément ce qu’il a laissé derrière lui.
Mark Lawrence connaît particulièrement bien ce territoire. Auteur de nombreuses séries de fantasy, il a notamment signé La Trilogie de la Bibliothèque et L’Empire brisé. Avec « Fille des corbeaux », Bragelonne présente le début d’une nouvelle saga, mais aussi le retour de l’écrivain vers un univers sombre et profondément moral, où personne ne ressort vraiment intact de ses choix.
Le livre comptera 432 pages, dans une traduction française de Claire Kreutzberger, et sera proposé en édition reliée au prix annoncé de 28 euros.
Mais au-delà des caractéristiques éditoriales, « Fille des corbeaux » possède surtout une idée extrêmement forte : transformer la vengeance en métier, presque en vocation, puis observer ce qu’il reste derrière le masque lorsque la mission est terminée.
Chez Mark Lawrence, la question n’est peut-être finalement pas de savoir si les monstres méritent d’être punis.
La vraie question est de savoir ce qu’il faut devenir pour être capable de les punir.
