La mort de Husky Kihal est de celles-là pour moi.
Husky est mort à 64 ans. Pour des millions de téléspectateurs, son visage était devenu indissociable de celui du docteur Henry Fournier, le médecin légiste d’Astrid et Raphaëlle. Il était là depuis le début de la série, depuis le pilote en 2019. Le personnage avait fini par faire partie des meubles, au meilleur sens du terme : on retrouvait Fournier comme on retrouve quelqu’un que l’on connaît.
Moi, lorsque je voyais Husky apparaître à l’écran, je ne voyais jamais tout à fait seulement le médecin légiste.
Je revoyais aussi le type avec lequel j’avais tourné pour une pub sur la prévention du cancer de la prostate.
J’avais eu la chance, il y a quelques années, de lui donner la réplique dans une publicité. Une de ces rencontres que fabrique ce drôle de métier : on ne se connaît pas, on arrive sur un plateau, quelques heures plus tard on joue ensemble comme si l’on se connaissait depuis toujours, puis chacun repart dans sa vie.
Avec Husky, quelque chose était resté. Nous avions gardé le contact.
C’est évidemment ce qui rend aujourd’hui sa disparition beaucoup plus triste pour moi. Je ne vais pas prétendre à une intimité que nous n’avions pas. Ce serait indécent. Mais il faisait partie de ces personnes croisées professionnellement dont on garde le numéro, des nouvelles et surtout une affection. Et quand leur nom apparaît un jour accompagné du mot « mort », le rapport au temps devient brutalement très concret.
Husky Kihal était né à Lyon le 31 décembre 1961. Acteur, mais aussi scénariste et réalisateur, il avait derrière lui près de trente années de carrière et des dizaines de rôles. Ceux qui ne connaissaient pas son nom connaissaient presque certainement son visage.
C’est le paradoxe magnifique et parfois cruel des acteurs de caractère.
Ils sont partout et rarement sur les affiches.
Husky avait tourné dans Recto/Verso, Le Battement d’ailes du papillon, Aram, J’invente rien, Taxi 4, Le Vilain, La Vie scolaire, Hors normes ou Les Tuche 4. À la télévision, il était passé par Plus belle la vie, Les Bracelets rouges, Tandem, L’Effondrement, HPI, Le Code, Narvalo ou encore Meurtres dans le Cantal. AlloCiné recense 69 films et séries sur 29 années de carrière. Une sacrée traversée.
Et puis il y eut Henry Fournier.
Le médecin légiste d’Astrid et Raphaëlle.
Ce rôle-là aura changé la place de Husky dans l’imaginaire du public. À partir de 2019, aux côtés de Sara Mortensen et Lola Dewaere, il devient l’un des visages récurrents de cette série devenue l’un des grands succès policiers de France 2.
Fournier aurait pu n’être qu’une fonction scénaristique : le légiste arrive, regarde le cadavre, annonce l’heure probable de la mort et fournit l’indice nécessaire à la poursuite de l’enquête.
Husky en avait fait un personnage.
Fournier était pragmatique, volontiers bourru, peu amateur de contradictions, mais suffisamment professionnel pour vérifier une hypothèse lorsqu’elle pouvait tenir debout. La série lui avait même construit un passé inattendu : avant l’Institut médico-légal, Fournier avait été médecin dans les forces spéciales. Il avait une femme, un chien appelé Pépette et tout un hors-champ qui suffisait à donner l’impression que cet homme continuait à vivre lorsque la caméra cessait de le filmer.
C’est précisément le travail d’un bon acteur de second rôle : vous faire croire qu’un personnage possède une existence au-delà des quelques minutes qu’on lui accorde.
Husky savait faire ça.
Sans effets.
Sans chercher à voler une scène.
Avec une présence.
Et cette présence avait fini par devenir tellement familière que l’annonce de sa disparition produit aujourd’hui cet étrange sentiment : le médecin légiste d’Astrid et Raphaëlle ne devrait pas pouvoir mourir. Il était justement celui qui examinait les morts des autres, épisode après épisode, avec son calme et son pragmatisme.
Il faudra désormais revoir ces épisodes autrement.
Mais derrière Fournier, il y avait surtout Husky Kihal. Un comédien qui aura traversé près de trente ans de cinéma et de télévision français sans appartenir au petit cercle des acteurs dont le nom est imprimé en lettres énormes sur les affiches.
J’ai toujours eu une tendresse particulière pour ces comédiens-là.
Peut-être parce que le cinéma ne tient pas uniquement grâce aux vedettes. Il tient grâce à une armée de visages, de voix et de présences. Des acteurs capables d’entrer dans un plan et de rendre immédiatement crédible un médecin, un flic, un père, un patron, un voisin, un type rencontré dans la rue. Ils fabriquent la chair des films.
Husky était de ceux-là.
Aujourd’hui je pourrais aligner sa filmographie, ses réalisateurs, ses séries, ses personnages. Tout cela compte et restera.
Mais ce n’est pas vraiment à cela que je pense.
Je pense à ce tournage.
À ce moment où nos trajectoires se sont croisées suffisamment longtemps pour que nous restions ensuite en contact.
Je pense à l’étrangeté de regarder quelqu’un que l’on connaît apparaître régulièrement dans son téléviseur. À ce petit réflexe idiot et tendre : « Tiens, Husky. »
Il n’y aura malheureusement plus de nouveau « Tiens, Husky ».
Alors je garderai celui de mes souvenirs et celui des images.
Le comédien.
Le médecin légiste.
Et surtout l’homme que j’ai eu la chance de croiser un jour devant une caméra.
Grande tristesse aujourd’hui.
Salut Husky. Et merci pour la réplique.
