Il était né à Paris le 16 octobre 1951. Après des débuts dans la publicité, Claeys avait rapidement trouvé son véritable territoire : celui des détectives fatigués, des femmes fatales, des revolvers, des chambres d’hôtel, des rues humides et des visages sur lesquels la lumière semble toujours arriver trop tard.
Chez lui, le noir et blanc n’était pas une économie de moyens. Il était le sujet.
Jean-Claude Claeys appartenait à cette famille assez rare d’artistes dont on peut identifier une image avant même d’avoir lu leur signature. Quelques secondes suffisent. Les noirs profonds, les visages presque photographiques, une lumière brutale, un cadrage de cinéma, une femme trop belle pour que rien de bon ne puisse arriver, un homme qui semble déjà connaître la fin de l’histoire.
Claeys avait compris quelque chose que beaucoup d’illustrateurs oublient : une image n’a pas besoin de raconter toute l’histoire. Elle doit donner envie d’imaginer ce qui s’est passé juste avant et, surtout, ce qui va se produire quelques secondes après.
C’est peut-être là que le photographe rejoignait le dessinateur.
Car sa méthode de travail elle-même entretenait cette ambiguïté. Claeys utilisait la photographie comme matière première, réalisait ses propres mises en scène, travaillait les attitudes, les éclairages et les cadrages avant de restituer cette réalité à l’encre de Chine. Le résultat n’était pourtant jamais une simple reproduction photographique. La photographie passait par son imaginaire et en ressortait plus inquiétante, plus sensuelle, plus violente.
Une réalité contaminée par le cinéma.
Son univers devait beaucoup aux films noirs américains des années 1940 et 1950. Mais Claeys ne copiait pas Hollywood. Il en avait absorbé la grammaire. Les ombres, les stores vénitiens, les regards obliques, les silhouettes, les costumes, la cigarette, les voitures, les armes, cette étrange élégance du danger.
Dans Magnum Song, publié chez Casterman en 1981 après une prépublication dans la mythique revue (À suivre), il pousse très loin cette fascination. Son détective Jonathan Foolishbury traverse une Amérique fantasmée de prohibition, de corruption, de gangsters et de politiciens véreux. Le cinéma et la bande dessinée s’y confondent au point que certaines figures semblent directement sorties d’un écran.
Il y aura aussi Whisky Dream, Paris-Fripon, L’Été noir, Lüger et Paix, Lame fatale et bien d’autres images dispersées dans les revues et les livres.
Mais réduire Jean-Claude Claeys à la bande dessinée serait une erreur.
Il fut également l’un des très grands illustrateurs français de couvertures de romans policiers. À partir de 1979 et pendant une décennie, son travail pour les Nouvelles Éditions Oswald et leur collection Le Miroir obscur constitue presque une œuvre autonome : plus de cent cinquante couvertures qui finirent par donner à toute une collection son identité visuelle.
Il travailla également pour Alfred Hitchcock Magazine et Le Livre de poche.
Pour toute une génération de lecteurs, Claeys était parfois présent avant même l’écrivain. On apercevait une couverture dans une librairie et on savait immédiatement dans quel monde on allait entrer.
Il avait réussi quelque chose de considérable : donner une image au roman noir.
Et quelle image.
Chez Claeys, la beauté n’est jamais complètement innocente. Elle peut cacher une arme. Le désir peut devenir une menace. Une chambre peut être un piège. Un visage magnifique peut annoncer un cadavre.
Ses femmes sont belles, mais rarement décoratives. Ses hommes semblent souvent porter le poids d’une faute dont on ignore encore la nature. Et ses personnages donnent parfois l’impression de savoir qu’ils sont condamnés avant même que le lecteur ne le comprenne.
Cette noirceur n’était pourtant pas morbide au sens facile du terme. Elle relevait plutôt d’une fascination pour cette zone où l’élégance rencontre la violence, où le désir côtoie la mort, où l’image devient suffisamment belle pour que l’on accepte de regarder quelque chose d’inquiétant.
À une époque où l’illustration se fabrique désormais parfois en quelques secondes et où des milliards d’images circulent sans auteur identifiable, revoir aujourd’hui un dessin de Jean-Claude Claeys produit un effet presque physique.
On y voit du temps. Du travail. Du regard. Une main. Une obsession.
Et surtout un style.
Ce mot paraît presque désuet tant notre époque fabrique facilement des images techniquement impressionnantes. Pourtant le style reste précisément ce qu’aucune virtuosité ne garantit. Le style, c’est reconnaître un artiste sans lire son nom.
Claeys en avait un.
Immense.
Il laisse aussi le souvenir d’un artisan de l’image qui ne dressait aucune frontière sérieuse entre photographie, illustration, bande dessinée et cinéma. Tout pouvait servir à fabriquer l’image finale. Ce qui comptait était la lumière, la composition, le regard et cette fraction de seconde où une scène ordinaire bascule dans la fiction.
Jean-Claude Claeys est mort quelques semaines avant son soixante-quinzième anniversaire.
Ses images, elles, semblent étrangement incapables de vieillir.
Peut-être parce que la nuit ne vieillit pas.
Les détectives continueront de marcher sous la pluie. Les femmes fatales continueront de regarder derrière elles. Les revolvers resteront posés sur les bureaux. Les stores découperont encore la lumière sur les murs.
Et quelque part, dans ce noir profond qu’il savait mieux dessiner que presque personne, Jean-Claude Claeys continuera à signer ses images.
Le maître du noir vient de rejoindre la nuit.
Photo : Jean-Marie David.
