Je dessine en faisant varier la distance entre mon
corps et la feuille.
Mon visage se rapproche jusqu’à ce qu’un détail
occupe presque tout le champ de vision. Puis le
buste recule et le regard retrouve l’ensemble. Le
dessin se construit dans ce va-et-vient autant que
dans le mouvement des doigts.
La respiration change, le dos se place, les épaules
s’ajustent. La main n’est que l’extrémité visible de
cette coordination.
Mais elle n’atteint pas directement la feuille.
L’outil occupe l’intervalle.
Le crayon, le pinceau ou la pointe portent le geste
au-delà des doigts. À travers eux, je sens la
résistance du support, son grain, la quantité de
matière déposée, les variations de pression.
L’outil n’exécute pas une décision déjà prise. Il
participe à sa formation.
Une légère résistance suffit pour que la main
modifie son appui. La marque apparaît. Le regard
doit alors la prendre en compte. La décision se
forme dans ce retour.
Pendant le travail, l’outil devient un organe
provisoire.
Ce mot ne décrit pas une ressemblance. Il
désigne une capacité momentanée : sentir au-
delà de la peau. L’extrémité du crayon ou du
pinceau devient le point depuis lequel mon corps
rencontre la surface.
La feuille ne constitue pas ce prolongement. Elle
en est le réceptacle.
Elle reçoit la pression, la direction et le rythme du
geste. Elle conserve chaque marque. Ce qui s’y
inscrit devient aussitôt une donnée nouvelle pour
le regard.
La main intervient à nouveau.
Mes perceptions ne restent plus réparties selon
leurs usages habituels. Le regard acquiert une
précision tactile. Une ligne possède une
température. Une couleur produit une intensité
que mon corps reconnaît avant de pouvoir la
nommer.
Aucun sens ne traduit les autres. Ils interviennent
ensemble dans la manière de tenir l’outil, de le
déplacer, d’augmenter ou de retenir la pression.
Je ne dessine plus ce que je vois, je dessine ce
qui circule.
Ce qui circule n’est ni un message ni une force
invisible. La pression traverse l’outil et devient une
marque. Le regard la reçoit. La main s’ajuste.
Le dessin prend forme dans cette succession.
Il ne représente ni ma respiration, ni ma posture,
ni les croisements sensoriels qui ont participé à sa
construction. Il résulte pourtant de leur action
commune.
Lorsque je pose le crayon ou le pinceau, l’organe
provisoire redevient un objet.
Le contact est rompu. Mon corps reprend
sa distance.
La feuille conserve les décisions prises par
l’intermédiaire de l’outil.
L’outil quitte ma main.
Le geste reste inscrit.
