Je reviens devant le dessin.
De loin, son équilibre paraît tenir. En
m’approchant, une couleur appelle une ligne.
La ligne ouvre un espace resté invisible. Ce
qui semblait achevé se remet en mouvement.
Le voyage reprend.
Il existe dans les montagnes des
faux sommets.
On atteint une crête en pensant être arrivé.
Depuis cette hauteur, une autre élévation
apparaît. Puis une autre.
Le dessin avance ainsi, par arrivées
provisoires.
L’image prend l’étendue d’un territoire.
Le temps change alors de nature.
Je cesse de regarder l’heure, les jours
deviennent poreux.
Le dessin m’accompagne partout.
Sa présence affleure dans la vapeur du café,
le mouvement des transports ou la lumière
changeante du ciel. Même loin de la feuille, il
poursuit son chemin : question ouverte,
présence silencieuse.
À mesure que le territoire s’étend, le mot
terminer perd son sens. Aucune ligne
d’arrivée n’apparaît.
Je continue simplement d’avancer, trait
après trait, couleur après couleur, respiration
après respiration.
Je pense aux coureurs d’ultra distance.
Lorsque la distance entière devient
impossible à porter, le corps ne prend en
charge que le pas présent.
Dans le dessin, l’ensemble se retire de la
même façon. L’attention n’embrasse plus
l’oeuvre. Elle se tient au contact du geste en
cours.
L’ultra distance du dessin ne se compte ni en
kilomètres ni en heures. Elle se révèle lorsque
revenir ne signifie plus répéter, mais avancer
autrement.
Je transforme le dessin, mais lui aussi me
transforme.
La transformation n’a pas d’instant repérable.
Les formes sont encore là, la feuille paraît
presque identique. Pourtant, je ne peux plus
la voir comme avant.
Le dessin n’a pas livré de réponse. Il a modifié
l’endroit depuis lequel je le regarde.
Son temps n’est plus tendu vers une fin. Il se
compose de reprises, d’écarts, d’écoute.
j’accorde à la question le temps de ne pas se
refermer. Dans cette durée, elle me déplace.
Une dernière ligne arrive. Ou elle n’arrive pas.
Le geste finit par s’interrompre. Il ne
ferme rien.
Ce qui demeure, c’est la distance intérieure
parcourue depuis la première.
Aucune carte ne la mesure, pourtant
elle existe.
Je la sens dans ma main, dans mon regard,
dans mon silence.
Devant le dessin, je ne sais plus lequel de
nous deux a conduit l’autre.
Il est là.
Je ne suis plus au même endroit.
