Une chose m’intrigue.
La douleur physique ne me parvient pas
toujours au moment où elle survient.
Je découvre une brûlure plusieurs heures après
son apparition. Une coupure. Un hématome.
La peau conserve la mémoire de l’évènement
alors que la conscience semble l’avoir laissé
passer.
Je regarde la trace.
Je cherche le souvenir.
Rien.
C’est une sensation étrange, comme
rencontrer une conséquence sans avoir accès à
sa cause.
Je me demande où j’étais.
J’étais là.
Mon corps aussi.
Mais mon attention était ailleurs.
Je ne sais pas si c’est une absence à la
douleur ou une présence excessive à autre
chose.
L’attention ressemble à un faisceau lumineux.
Elle éclaire un point avec une telle intensité que le
reste entre dans l’ombre.
Lorsque je crée, cette concentration devient
presque tangible.
Je ne sais jamais exactement où commence
un dessin.
Dire qu’il commence avec une ligne serait déjà
trop tard.
Avant la ligne, il y a déjà quelque chose.
Une tension.
Une atmosphère.
Une pression discrète.
La feuille n’est jamais vide.
Je reste devant elle.
J’attends.
Une ligne vient.
Je pourrais dire que je la trace. Mais cela ne décrit
qu’une partie de ce qui se passe.
Ma main agit.
J’ai souvent l’impression que le dessin se
révèle davantage qu’il ne se construit.
Il y avait déjà une présence avant qu’elle ait
une forme.
La ligne ne la crée pas.
Elle lui donne un lieu.
Sur ma peau demeure la marque d’un événement
dont je n’ai pas le souvenir.
Sur la feuille, une ligne est là avant que je puisse
nommer ce qui l’a fait naître.
Dans un cas, quelque chose a eu lieu et
m’échappe déjà.
Dans l’autre, quelque chose advient et
m’échappe encore.
Comme si quelque chose cherchait à devenir
visible et utilisait momentanément ma main
pour y parvenir.
