Les nuages traversent le ciel à toute vitesse.
Je les regarde depuis la fenêtre : gris foncé, bleu
profond, blanc presque lumineux.
Ils se défont au moment même où ils
apparaissent.
Rien ne demeure assez longtemps pour être saisi.
Le ciel change sans cesse d’avis.
Je pourrais détourner les yeux. Pourtant, je reste.
Cette instabilité m’apaise. Elle ressemble à ma
manière de penser.
Les idées ne s’alignent pas chez moi comme
des objets arrangés sur une étagère.
Elles dérivent.
Se rapprochent.
Se mélangent.
Changent de couleur.
Elles disparaissent et reviennent autrement.
Je ne sais pas toujours où une idée commence, ni
à quel moment elle en rejoint une autre.
Écrire me permet de les regarder passer, non
de les retenir.
Dès que je cherche à les immobiliser, quelque
chose se perd.
J’écris pour créer un espace où elles peuvent
devenir visibles.
Une phrase éclaire une zone.
Une autre en fait apparaître une nouvelle.
Je retrouve cela dans le dessin.
Une ligne demeure sur le papier. Ce qui l’a fait
naître a déjà bougé.
La trace reste.
Ce qui l’a produite continue.
L’écriture et le dessin se rejoignent ici.
Ils ne retiennent pas ce qui se passe.
Ils lui permettent de laisser quelque chose
derrière lui sans l’arrêter.
Le trait reste. Le geste est terminé.
La phrase reste. La pensée s’est déjà déplacée.
Ce qui demeure n’est pas ce qui a été
immobilisé.
C’est la trace d’un passage.
Comme le soleil traversant un nuage : pendant un
instant, une partie du paysage apparaît
autrement.
Puis la lumière se déplace.
Je n’écris pas pour comprendre.
J’écris pour voir.
Voir ce qui était déjà là sans que je puisse encore
le distinguer.
Voir ce qui insistait silencieusement derrière
le bruit du monde.
