Art of Juliette

Pleine du monde.

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Pleine du monde.

« La distance aussi peut être un lieu. »

Comment une position de distance face au monde social peut-elle devenir, dans le dessin, une attention à l’infra-mince ?
Que devient, par la ligne, le rythme ou la couleur, ce qui est perçu au seuil de l’apparition ou de la disparition ?

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Il existe une différence entre être au monde et
appartenir au monde des hommes. Je l’ai
comprise lentement.

Je me sens vide et pleine à la fois, vide du
monde des hommes, pleine du monde. Ce
n’est pas la même chose.

J’ai attendu que le temps réduise cet écart.
Que les conversations deviennent simples, les
rencontres naturelles, les groupes moins
opaques. Il n’en a rien fait. Il m’a appris à
reconnaître plus précisément la place depuis
laquelle je regarde.

Ce regard n’est pas un retrait. Il est une
manière d’entrer.

Je marche parmi les autres comme on
marche dans un pays dont on comprend la
langue sans jamais parvenir à la parler tout à
fait.

Je reconnais les signes, les usages,
les intonations. Je sais quand sourire, quand
acquiescer, quand rire. J’en connais la
chorégraphie, la partition, jusqu’aux silences.
Pourtant quelque chose en moi reste derrière
la vitre.

J’aurais voulu appartenir. Je ne l’ai jamais
vraiment appris.

Alors j’ai fait de cet écart un lieu.

J’ai appris à voir.

Je regarde avec une faim qui ne s’apaise
jamais. Une faim de réel, de présence, de
vérité.

Ce qui m’attire n’est pas ce qui s’impose.
C’est ce qui affleure. Ce qui hésite. Ce qui est
encore là et déjà en train de partir.

Le presque, le pas encore, le déjà disparu,
le point de bascule entre deux états du
monde.

Une couleur qui change sous un nuage. Une
feuille commence à sécher. Une ride qui naît au
coin d’un regard. Une lumière quitte
lentement un mur.

Des évènements minuscules. Pourtant mon
attention s’y arrête.

Ou plutôt : quelque chose m’arrête.

Je ne choisis pas toujours ce que je vois.
Certaines variations me parviennent avant
que je puisse les nommer.

C’est là que le dessin commence.

Non devant une chose à reproduire, mais
devant une transformation.

Dessiner ne retient pas ce qui se passe. Le geste
accompagne le passage et, en
l’accompagnant, le transforme à son tour.

Une variation devient tension.
Une interruption devient rythme.
Une apparition devient couleur.

La ligne ne reproduit pas le tremblement. Elle
en cherche l’équivalent.

Entre ce que je vois et ce que je trace,
quelque chose disparaît. Autre chose
apparaît. Une forme qui n’était exactement ni
dans le réel ni en moi.

Le dessin naît de ce passage.

L’écart n’est plus une séparation. Il devient
une opération.

Je suis sensible à l’infra-mince, à ce qui ne
se voit pas encore, à ce qui ne se voit déjà
plus, à cette respiration secrète du réel que la
plupart des regards traversent sans s’y
arrêter.

Je ne vois pas davantage. Je vois depuis
un seuil.

La lumière baisse à peine. Une couleur se
déplace. Un rythme se rompt. Mon corps
reçoit la variation avant que ma pensée ne la
reconnaisse.

Alors je dessine.

Le geste prend en charge cet intervalle : ce
très court espace entre être atteinte et savoir
par quoi.

La ligne arrive avant l’explication.

Sur le papier, ce qui me sépare devient ce qui
me rapproche.

Je n’entre pas plus facilement dans le monde
des hommes.

Mais j’entre dans le monde.

Je me demande si je suis née avec une peau
trop fine. Pas une peau émotionnelle, une
peau entre moi et l’existence.

C’est sur cette peau-là que je dessine.

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