Art of Juliette

Hors programme.

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Hors programme.

« Il existe des apprentissages dont personne ne donne la leçon. »

Que se passe-t-il lorsque l’intelligence ne se présente pas dans l’ordre où elle est attendue ?
À l’école, je pensais m’ennuyer. Une part de moi suivait pourtant des pistes étrangères au programme, tandis qu’une autre apprenait silencieusement les règles permettant d’appartenir au groupe. Plus tard, j’ai compris qu’une perception pouvait précéder son explication.
Le dessin le savait déjà : on peut commencer avant de savoir.

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- Comment cela se passait-il à l’école ?
Douloureusement.

À part le français, la philosophie et l’art, le reste
ne m’intéressait pas.

Je m’ennuyais.

C’est du moins ce que je croyais.

Le mot ne suffit plus.

L’ennui est vide. Moi, j’étais pleine.

Pleine de questions, pleine d’images, pleine de
sensations, pleine d’un monde intérieur qui ne
trouvait pas sa place.

Une leçon commençait, mon esprit en prélevait
autre chose. Une phrase ouvrait une bifurcation.
Je perdais le fil demandé tout en poursuivant avec
une concentration extrême celui qui venait de
surgir.

Je n’étais pas absente.

J’étais occupée ailleurs.

J’observais, j’essayais de comprendre.

Les autres semblaient connaître les règles
du jeu.

Ils semblaient savoir instinctivement ce qu’il
fallait faire, dire, comprendre, comme s’ils avaient
reçu à la naissance un papier pour décoder le
monde social.

Le mien devait être écrit dans une autre langue.

J’en cherchais la grammaire.

Alors j’ai appris. J’ai observé. J’ai imité.
J’ai travaillé.

Pas seulement pour réussir, pour appartenir.

Une part considérable de l’apprentissage avait
lieu hors programme. Les sous-entendus, le
moment où intervenir, la raison pour laquelle une
réponse exacte pouvait malgré tout tomber à
côté : rien de cela n’était enseigné.

Je suivais deux scolarités.

Une seule apparaissait sur le bulletin.

Je crois que c’est cela qui m’a épuisée.

Pas les études, pas les efforts, le fait de tenter
sans cesse de devenir quelqu’un d’autre.

L’effort le plus coûteux était celui dont personne
ne voyait le travail.

J’ai aimé les études après le
baccalauréat, enfin.

Comme si une fenêtre s’ouvrait, comme si l’air
revenait, comme si l’intelligence pouvait devenir
un espace de liberté plutôt qu’un exercice
d’adaptation.

Je découvrais qu’une question pouvait rester
ouverte. Qu’une oeuvre pouvait ne pas avoir de
réponse immédiate.

Le dessin, lui, était déjà là.

Avec lui, je pouvais commencer avant de savoir.

Quelque chose apparaissait en faisant. Ce qui
semblait ailleurs une attention mal placée
devenait ici opérant.

Ma façon de procéder n’avait plus à être traduite
pour avoir une valeur.

Mon chemin, je le poursuis aujourd’hui, après
des mois d’isolement, de réflexion, de recul et de
nettoyage émotionnel.

Il m’a fallu distinguer ce que j’avais appris de ce
que j’avais appris à être.

Cette culpabilité ancienne, cette culpabilité
d’être le mouton noir, d’être différente du groupe,
de penser autrement, de vivre autrement.

J’avais fini par confondre le décalage avec l’erreur.

Aujourd’hui, je la regarde comme un paysage.

Je ne traverse simplement pas le monde par les
mêmes portes.

Certaines règles que d’autres saisissent
immédiatement mes restent opaques. Ailleurs, ce
que personne ne relève peut s’imposer à moi
avant même que je sache l’expliquer.

J’ai le sentiment de vivre dans un monde qui ne
voit ni ne ressent toujours les mêmes choses que
moi, comme si certaines évidences
m’échappaient, comme si certaines subtilités, en
revanche, m’étaient immédiatement accessibles.

Devant un dessin, il m’arrive de savoir que
quelque chose ne tient pas sans savoir encore
quoi.

Je reprends.

Une modification minime suffit parfois.

Après coup seulement, je comprends ce que
j’avais reçu.

Je ressens souvent avant de comprendre.

Je comprends parfois avant de
pouvoir expliquer.

Comme si le monde arrivait à moi par
d’autres chemins.

L’école demandait souvent l’ordre inverse :
comprendre, expliquer, conclure.

Chez moi, les choses n’arrivent pas toujours ainsi.

Une sensation peut précéder le raisonnement. Elle
indique qu’il y a quelque chose à examiner.

J’ai appris à ne pas précipiter cet intervalle.

Le dessin peut rester là.

Il cherche sans exiger que la réponse soit
connue d’avance.

Comme un sens en moins pour vivre dans la
société, mais un sens en plus pour créer, voir et
ressentir.

Je ne veux plus établir ce compte.

Ce qui paraît immédiat aux autres peut exiger de
moi un long déchiffrage. Ailleurs, je reçois une
information avant même de pouvoir la nommer.

Je n’ai plus besoin que l’un compense l’autre.

La création autorise une autre chronologie.

Je peux partir de ce qui n’a pas encore de nom.

Je poursuis la route, plus libre, plus
forte, plus consciente.

Je cesse peu à peu de transformer chaque écart
en défaut.

J’accepte davantage le vide et le vertige.

Je ne cherche plus à me corriger, je cherche
à m’habiter.

M’habiter ne signifie pas cesser d’apprendre.

L’apprentissage ne commence simplement plus
par mon effacement.

Je peux acquérir ce qui me manque sans invalider
ce qui était déjà là.

Le dessin connaissait cela avant moi.

Je ne marche plus contre moi-même, je marche
avec ce que je suis.

Et pour la première fois peut-être, cela
ressemble à la liberté.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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