Près de vingt ans après sa mort, l’affaire revient régulièrement sur les réseaux sociaux, parfois accompagnée d’informations inexactes. Contrairement à ce que prétendent certaines publications, l’enquête n’a pas conclu au suicide. Aucun meurtre n’a davantage été établi.
Une pionnière africaine de la haute couture
Katoucha Tamsir Niane naît le 23 octobre 1960 à Conakry, en Guinée. Elle est la fille de l’historien et écrivain Djibril Tamsir Niane, célèbre notamment pour ses travaux consacrés à l’empire du Mali et à la tradition orale africaine.
À neuf ans, Katoucha subit une excision. Cette violence marque profondément son existence. Elle la racontera dans son autobiographie, Dans ma chair, publiée en 2007, avant de transformer cette souffrance intime en combat public.
Arrivée à Paris au début des années 1980, elle s’impose dans un milieu de la mode qui accorde encore très peu de place aux femmes africaines. Sa silhouette, son port altier et sa personnalité séduisent rapidement les plus grands couturiers.
Elle défile pour Yves Saint Laurent, dont elle devient l’une des égéries, mais aussi pour Paco Rabanne, Thierry Mugler, Christian Lacroix, Valentino, Versace ou Issey Miyake. Surnommée la « princesse peule », elle compte parmi les premiers mannequins africains à obtenir une véritable reconnaissance internationale.
Après avoir quitté les podiums dans les années 1990, cette mère de trois enfants tente de lancer sa propre marque et multiplie les projets entre la France et l’Afrique. Elle fonde notamment une association consacrée à la lutte contre l’excision.
La dernière soirée
Le 31 janvier 2008, Katoucha retrouve plusieurs amis à l’Hôtel Costes, à Paris. Le groupe dîne et consomme du champagne et du vin. Selon les témoignages recueillis par les enquêteurs, l’ancienne mannequin aurait beaucoup bu au cours de la soirée.
Dans la nuit, un taxi la ramène avec ses amis vers les quais de Seine. Katoucha vit alors sur une péniche baptisée La Petite Vitesse, amarrée près du pont Alexandre-III.
Pour rejoindre son logement, elle doit passer par une autre embarcation. La nuit est froide et pluvieuse, la Seine agitée et les passerelles particulièrement glissantes. Katoucha porte des chaussures à talons ainsi qu’un lourd manteau. Selon ses proches, elle ne sait pas nager.
Une amie la voit se diriger vers la péniche avant de repartir. C’est la dernière fois que Katoucha est aperçue en vie.
Le lendemain, son sac à main est découvert près de l’entrée de la péniche. Il contient toujours son téléphone, ses lunettes et ses documents personnels. Rien ne semble avoir été volé.
Sa disparition est signalée quelques jours plus tard. La brigade fluviale entreprend des recherches dans la Seine, tandis que ses proches vérifient les hôpitaux et les commissariats.
Le corps retrouvé vingt-sept jours plus tard
Le 28 février 2008, un corps est repêché près du pont du Garigliano, à plusieurs kilomètres du lieu de la disparition. Il est rapidement identifié comme étant celui de Katoucha Niane.
L’autopsie conclut à une mort par noyade. Aucune trace de violence permettant d’établir une agression n’est découverte. Pour les enquêteurs, l’hypothèse la plus probable est celle d’une chute accidentelle dans la Seine.
Katoucha aurait pu glisser en rejoignant sa péniche, tomber dans l’eau froide puis être emportée par le courant. Son incapacité à nager, les conditions météorologiques, ses vêtements et son état supposé d’alcoolisation rendent ce scénario plausible.
La justice ne conclut donc pas à un suicide. Aucun élément connu ne montre qu’elle aurait volontairement décidé de se jeter dans la Seine.
Les doutes de la famille
Les proches de Katoucha refusent néanmoins de se satisfaire de cette explication.
Ils s’interrogent notamment sur son sac à main, qui aurait été retrouvé sec malgré la pluie tombée cette nuit-là. Ils s’étonnent également du délai ayant précédé le signalement de sa disparition et de l’état de conservation de son corps après presque quatre semaines dans le fleuve.
Sa famille insiste surtout sur les nombreux projets qu’elle préparait. Katoucha travaillait dans la mode, la restauration et la télévision. Elle poursuivait son engagement contre les mutilations génitales féminines. Rien, selon ses proches, ne laissait penser qu’elle souhaitait mourir.
Certains amis affirment également qu’elle aurait reçu des menaces en raison de son combat contre l’excision. Des conflits professionnels et des relations personnelles difficiles sont évoqués. Aucun lien ne pourra toutefois être établi entre ces éléments et sa disparition.
En mars 2008, la famille dépose une plainte contre X pour homicide volontaire. Une information judiciaire est ouverte. Pendant quatre ans, les enquêteurs examinent les finances de Katoucha, ses relations et son emploi du temps. Plusieurs témoins sont entendus ou interrogés une nouvelle fois.
Malgré ces investigations, aucun élément matériel ne permet de démontrer qu’elle a été agressée, poussée dans le fleuve ou tuée avant d’être jetée à l’eau.
En 2012, le juge d’instruction retient finalement la thèse de l’accident.
Des questions, mais aucune preuve criminelle
Les interrogations de la famille sont compréhensibles. Lorsqu’une personne disparaît brutalement et que personne n’a assisté à ses derniers instants, certaines questions peuvent rester définitivement sans réponse.
On ne saura probablement jamais avec une certitude absolue ce qui s’est produit sur la passerelle. Katoucha a-t-elle glissé ? A-t-elle été déséquilibrée par son manteau ou ses chaussures ? A-t-elle fait un malaise ? A-t-elle tenté d’appeler à l’aide avant d’être emportée ?
Ces inconnues entretiennent le mystère, mais elles ne constituent pas la preuve d’un assassinat.
À ce jour, aucun témoignage, aucune expertise et aucun élément matériel n’ont permis de renverser les conclusions de la justice. La version officielle reste celle d’une noyade accidentelle.
Présenter sa mort comme un suicide est donc incorrect. Affirmer qu’elle a été assassinée sans apporter de preuve le serait tout autant.
Une femme qui ne doit pas être réduite à sa mort
Réduire Katoucha Niane aux circonstances mystérieuses de sa disparition serait lui faire une nouvelle injustice.
Elle fut une pionnière dans un milieu où les mannequins africains étaient encore rares. Par sa beauté, sa présence et son caractère, elle contribua à transformer la représentation des femmes noires dans la haute couture européenne.
Elle fut également l’une des premières personnalités issues de la mode à raconter publiquement son excision. À une époque où cette violence était encore largement entourée de silence, elle choisit de montrer ses blessures et de mettre sa notoriété au service des jeunes filles menacées.
Katoucha Niane est inhumée à Conakry en mars 2008, après un hommage organisé à la Grande Mosquée de Paris. Elle avait 47 ans.
Sa mort conserve des zones d’ombre parce que personne n’a vu sa chute et que ses proches n’ont jamais pu se résoudre à l’explication officielle. Mais l’honnêteté impose de distinguer les interrogations des faits démontrés.
Katoucha Niane n’a pas officiellement été déclarée suicidée. Aucun meurtre n’a été établi. Après quatre années d’investigations, la justice française a conclu à une noyade accidentelle.
Le mystère demeure autour des dernières minutes de son existence. Son héritage, lui, ne fait aucun doute : celui d’une femme africaine libre, flamboyante et courageuse, qui transforma une souffrance intime en combat universel.
