L’idée paraît presque trop simple. Elle repose pourtant sur un mécanisme géologique vieux de millions d’années.
Faire travailler la géologie plus vite
Lorsqu’une roche silicatée comme le basalte est exposée à l’eau et au CO₂, elle s’altère progressivement. Au cours de cette réaction chimique naturelle, du dioxyde de carbone est consommé.
Une partie de ce carbone est transformée en bicarbonates dissous. Ceux-ci peuvent ensuite être entraînés par l’eau vers les rivières puis les océans, où le carbone peut être stocké pendant de très longues périodes.
Le problème est que, dans la nature, ce phénomène est extrêmement lent.
Des chercheurs ont donc eu une idée : pourquoi ne pas l’accélérer ?
En réduisant le basalte en petites particules, on multiplie considérablement la surface de roche exposée à l’eau, à l’air et aux sols. Puis cette poudre est répandue sur les terres agricoles.
C’est ce qu’on appelle l’altération accélérée des roches, ou « enhanced rock weathering ».
Les champs deviennent des pièges à carbone
L’intérêt de cette technologie est qu’elle ne nécessite pas nécessairement de construire d’immenses installations industrielles de captage du CO₂.
Le champ lui-même devient le lieu où se produit la réaction chimique.
Et les premières expériences grandeur nature commencent à donner des résultats étonnants.
Une expérience menée pendant quatre ans dans la Corn Belt américaine, sur des cultures conventionnelles de maïs et de soja, a étudié l’application régulière de basalte broyé.
Les chercheurs ont observé une capture mesurable du carbone, mais aussi quelque chose d’inattendu : une amélioration des sols.
Les rendements ont augmenté en moyenne de 12 % pour le maïs et de 16 % pour le soja au cours de cette expérience.
Le pH des sols a également augmenté et plusieurs éléments nutritifs ont été davantage disponibles pour les plantes.
Autrement dit, la poussière de roche pourrait avoir deux fonctions : retirer progressivement du CO₂ de l’atmosphère et améliorer certaines terres agricoles.
Jusqu’à 490 millions de tonnes de CO₂ par an ?
Une vaste étude publiée en 2025 dans la revue Nature a tenté d’imaginer ce qui se passerait si cette technique était massivement déployée aux États-Unis.
Selon les scénarios étudiés par les chercheurs, l’agriculture américaine pourrait retirer entre 160 et 300 millions de tonnes de CO₂ par an à l’horizon 2050 grâce à l’altération accélérée des roches.
En 2070, le potentiel théorique pourrait atteindre entre 250 et 490 millions de tonnes par an.
Le scénario supérieur représenterait environ 6 % des émissions américaines actuelles.
Ce ne serait évidemment pas suffisant pour régler le changement climatique.
Mais pour une technologie qui consiste essentiellement à mettre de la roche broyée sur des terres agricoles, l’ordre de grandeur mérite qu’on s’y intéresse.
Le Brésil passe déjà à l’action
Et ce n’est plus seulement une expérience universitaire.
Au Brésil, l’entreprise InPlanet répand du basalte sur des terres agricoles tropicales.
Le pays constitue un laboratoire particulièrement intéressant : chaleur, pluies importantes, immenses surfaces agricoles et abondantes ressources en basalte peuvent favoriser les réactions chimiques recherchées.
En décembre 2024, InPlanet est devenue la première entreprise à obtenir des crédits d’élimination du carbone indépendamment vérifiés issus de cette technologie.
Le passage de l’expérience scientifique à une activité commerciale a donc déjà commencé.
Pourquoi n’en parle-t-on presque jamais ?
Probablement parce que l’altération des roches manque singulièrement de spectaculaire.
Pas de gigantesques ventilateurs aspirant l’atmosphère.
Pas d’immense usine futuriste.
Pas de miroir envoyé dans l’espace.
Seulement des carrières, des camions, des tracteurs et une poussière grisâtre répandue sur des champs.
Pourtant, le principe est vertigineux : utiliser l’agriculture pour accélérer artificiellement l’un des mécanismes naturels par lesquels notre planète régule son carbone.
Mais attention au miracle climatique
Il existe cependant un énorme « mais ».
Pour que le système fonctionne à très grande échelle, il faudrait extraire, broyer, transporter puis épandre des quantités gigantesques de roche.
Toutes ces opérations consomment de l’énergie et produisent elles-mêmes du CO₂.
La composition du basalte doit également être contrôlée. Les conséquences environnementales d’épandages répétés à très grande échelle doivent être étudiées, tout comme le devenir exact du carbone capturé.
Et surtout, mesurer précisément combien de CO₂ disparaît réellement de l’atmosphère reste scientifiquement complexe.
Les chercheurs eux-mêmes sont prudents.
L’altération accélérée des roches n’est pas une alternative à la diminution des émissions de pétrole, de charbon ou de gaz.
Elle pourrait devenir un outil supplémentaire.
Une idée primitive pour un problème ultramoderne
C’est peut-être ce qui rend cette expérience si fascinante.
Face à l’un des problèmes technologiques et politiques les plus complexes de notre époque, une partie de la solution pourrait venir d’un mécanisme qui existait bien avant l’apparition de l’être humain.
La pluie tombe.
La roche se décompose.
Le CO₂ réagit.
Le carbone change de forme.
Nous n’avons rien inventé.
Nous essayons simplement de faire travailler la géologie beaucoup plus vite.
