Tracer un trait sur une feuille blanche,
c’est interrompre le silence du vide. C’est
ouvrir une faille dans l’absence.
Une seconde auparavant, rien ne portait
la trace de nous.
Puis le graphite rencontre le papier,
l’encre pénètre la fibre et quelque chose
advient.
La feuille a été touchée.
Sous le trait visible, il y a la pression de la
main, le frottement du graphite, la résistance
du papier. La matière reçoit le geste. Elle en
garde l’empreinte.
Une présence s’inscrit, une conscience
traverse l’espace et y laisse la chaleur de
son passage.
Cette empreinte ne raconte presque rien. Ni
mon nom, ni mon histoire, ni ce que je pensais
en traçant. Elle indique simplement qu’ici, une
surface a rencontré une main.
Le trait devient alors plus qu’une forme, il
devient une signature.
Une signature sans nom.
Je ne gomme pas mes dessins.
Une ligne reste, ou une autre vient la
traverser. Une forme en recouvre une
précédente. Le dessin avance avec ce qu’il
montre et tout ce qu’il contient encore.
Les premiers gestes passent dessous.
Ils ne sont plus nécessairement visibles. Ils
continuent pourtant de travailler. Une ligne
ancienne modifie celle qui la rencontre. Une
forme recouverte pèse encore dans la
construction. Le dessin ne recommence
jamais à zéro.
Je confondais la perte et l’effacement. Ce
n’est pas la même peur.
Perdre n’annule pas ce qui a été. Effacer
voudrait aller plus loin : revenir à un état où
rien n’aurait eu lieu.
Je ne connais pas cet état dans le dessin.
Chaque geste rencontre ceux qui l’ont
précédé. Il peut les couvrir, les déplacer, les
rendre méconnaissables. Il arrive toujours
après eux.
Je peux recouvrir une ligne. Je ne peux pas
retrouver la feuille d’avant.
Quelqu’un a regardé, quelqu’un a
ressenti, quelqu’un a traversé la matière du
monde et y a laissé son empreinte.
Cette empreinte n’a pas à raconter une vie
entière. Elle ne prouve pas qui je suis. Elle ne
me protège pas davantage de l’oubli.
Elle appartient simplement à ce qui eu lieu.
Lorsqu’il ne reste plus de famille pour
nous nommer, plus de regard pour nous
reconnaître, plus de récit collectif pour nous
contenir, il reste le geste.
L’absence de témoin n’enlève rien à sa réalité.
Le geste de la main qui écrit, le geste de
la main qui trace.
La main qui avance.
Le papier reçoit.
Une autre ligne vient par-dessus.
La première a déjà changé la suite
