Je n’ai pas peur de perdre des êtres, des
liens, des odeurs, des paysages enfouis
dans les strates de mon enfance. Je n’ai
pas peur de voir s’éloigner les lieux qui
m’ont abritée, ni les voix qui ont longtemps
peuplé ma mémoire.
Les souvenirs réchauffent, mais ils ne
valent pas le prix du mensonge.
La vérité est pour moi une
nécessité vitale.
Je reconnais très vite ce qui l’altère. Un détail
déplacé pour arrangé un récit. Une parole
adoucie parce que ce qu’elle contient
dérange. Une version plus supportable
substituée à ce qui a réellement eu lieu.
Contourner le réel, l’adoucir
artificiellement, me blesse davantage que sa
rudesse.
On pourrait croire qu’une telle exigence me
conduit vers l’exactitude.
Mes dessins prennent une autre direction.
Les proportions bougent. Je construis mes
perspectives à main levée. Les couleurs
n’obéissent pas nécessairement à celles qui
sont devant moi. Des architectures
apparaissent sans avoir jamais existé ainsi. Je
transforme ce que je vois, parfois
profondément.
Je n’y vois aucune contradiction.
Je ne dessine pas le réel. Je dessine
la vérité.
Une image peut reproduire exactement ce qui
se trouve devant moi et manquer ce que j’ai
perçu. À quelques millimètres de là, une ligne
fausse selon les règles de la représentation
atteint soudain quelque chose de juste.
Je ne saurais pas toujours dire pourquoi. Je le
reconnais.
Dessiner procède du même mouvement.
Je m’y raconte autrement, en lignes, en
couleurs, en tension, en respiration.
Le trait ne triche pas.
J’aimerais que ce soit vrai.
Le trait peut tricher. La maîtrise elle-même
peut devenir une manière de le faire. Une
belle ligne arrive vite. Une composition
fonctionne. Une couleur séduit. Tout semble
en place et pourtant quelque chose s’est
éloigné.
Je connais cet écart.
Une ligne affirme trop. Une forme ferme un
espace qui devait rester ouvert. Une couleur
apaise une tension qui devait continuer à
circuler.
Je reprends.
Je cherche la ligne qui atteint.
Écrire, c’est dire.
Avec les mots, la difficulté revient autrement.
Une phrase peut rapporter exactement les
faits et protéger encore quelque chose. Elle
peut être belle et déplacer légèrement ce qui
a eu lieu. Je retire un mot, j’en déplace un
autre, parfois je défais une phrase entière. Je
m’arrête lorsque je reconnais ce qui m’avait
poussé à écrire.
C’est là que se trouve, pour moi, la fidélité.
Il surgit d’un endroit plus ancien que les
mots. Il porte la température exacte de
l’instant.
Cette température traverse les
transformations. Une couleur se déplace, une
perspective devient impossible, une
architecture apparaît. Quelque chose
demeure intact.
Je sais aussi quand je commence à le perdre :
lorsque je rends plus doux ce qui ne l’était
pas.
Il me renvoie à moi-même comme un
miroir sans complaisance, tremblant
parfois, incertain, brisé même, mais juste.
