On croit souvent que je suis froide, que je
ressens peu, que quelque chose manque.
Pendant longtemps, j’ai fini par le croire moi
aussi.
Je regardais les autres avec la conviction
discrète qu’ils possédaient un secret qui
m’échappait. Une aisance. Savoir quand
parler, quand rester, comment entrer dans
une conversation et comment en sortir. Tout
semblait avoir été appris quelque part en mon
absence.
Alors j’ai travaillé. Toute ma vie
j’ai travaillé.
J’ai observé, imité, compensé,
appris, corrigé.
Corrigé.
Une correction suppose une mesure. Pendant
des années, la mienne a eu le visage des
autres.
J’ai consacré une énergie immense à
devenir la femme que je pensais devoir être.
Plus légère, plus sociable, plus spontanée. Je
calculais la distance. Je réduisais ce qui
dépassait. J’essayais encore.
Je croyais que le problème venait de moi.
Sur une feuille, je n’ai jamais travaillé ainsi.
Je reprends une ligne quand sa tension faiblit.
Je déplace une forme et l’espace entier
réagit. J’efface, je recommence, je modifie
une proportion. Je ne sais pas à l’avance où le
dessin doit arriver. Aucun modèle ne l’attend.
Je dois regarder.
Le dessin construit sa mesure à mesure
qu’il apparaît.
Dans ma vie, je cherchais la mesure avant
même de regarder.
Je regardais les autres vivre. Je
regardais les autres réussir ce qui me
semblait impossible. Et je me demandais
sans cesse pourquoi pas moi ? Pourquoi
est-ce si difficile ? Pourquoi faut-il autant
d’énergie pour accomplir ce qui paraît si
simple aux autres ?
Je ne voyais pas que la question était
mal posée.
Je cherchais une déficience. Je cherchais
un manque.
L’écart indiquait seulement la distance qu’il
me restait à parcourir.
Sur le papier, il agissait.
Une ligne dévie de quelques millimètres et
oblige l’ensemble à se déplacer. Une
proportion inhabituelle crée une tension. Un
intervalle trop vaste selon une règle extérieure
devient une respiration. Je n’appelle pas cela
un défaut. Je regarde ce que cela produit.
J’ai su très tôt accorder cette liberté à
mes dessins.
Pendant des décennies, j’ai vécu comme
si ma mission était de me corriger.
La femme qui dessinait, la femme qui
écrivait, la femme qui voyait des
correspondances partout, la femme qui
s’arrêtait devant une lumière sur un mur
alors que les autres poursuivaient leur
chemin, je continuais à la mesurer depuis
l’extérieur.
Je ne me suis jamais sentie en dehors de
la vie. Je me suis souvent sentie en dehors
du social. Ce n’est pas la même chose.
Cette différence éclaire aujourd’hui toutes ces
années autrement.
La vie est partout. Dans la lumière qui
change de couleur à la tombée du jour, dans
le rythme d’une branche sous le vent, dans
le silence entre deux phrases, dans les
nuances infinies d’une émotion.
Devant cela, aucune règle implicite à deviner,
aucun rôle à tenir. Je n’ai jamais eu à
apprendre comment regarder une lumière sur
un mur.
Aujourd’hui encore, je corrige mes dessins.
J’efface des lignes, j’en déplace d’autres, je
recommence parfois entièrement une forme.
Avant d’effacer, je regarde ce que l’écart
a fait.
Il m’a fallu beaucoup plus de temps pour
m’accorder cette attention.
