Nous n’y voyons, pour notre part, aucune contradiction.
Et surtout aucune raison de demander à Anna Mouglalis de justifier ses convictions politiques en fonction de son CV professionnel.
Être actrice et travailler avec Chanel n’est pas signer un contrat idéologique avec le capitalisme pour l’éternité. Une maison de couture rémunère une artiste pour son image, sa personnalité, sa beauté, son talent ou sa notoriété. Elle n’achète ni son cerveau, ni son bulletin de vote, ni sa liberté de conscience.
C’est même assez étrange de devoir le rappeler.
Un salarié d’une banque peut parfaitement souhaiter davantage de régulation financière. Un chef d’entreprise peut être favorable à une augmentation de l’imposition des plus riches. Un fonctionnaire peut critiquer l’État. Un acteur travaillant pour une multinationale américaine peut défendre l’écologie. Et une comédienne associée à une maison de luxe peut parfaitement soutenir des propositions économiques ou sociales radicalement à gauche.
Sinon, il faudrait considérer que chacun doit politiquement épouser les intérêts économiques de celui qui lui verse un salaire.
Voilà qui serait autrement inquiétant.
La gauche devrait-elle obligatoirement vivre pauvrement ?
Derrière les attaques contre Anna Mouglalis se cache d’ailleurs une conception curieuse de la gauche.
Pour être crédible à gauche, faudrait-il vivre dans un studio de vingt mètres carrés, porter des chaussures trouées et refuser tout contrat dépassant le SMIC ?
On peut parfaitement bénéficier d’une position privilégiée et considérer que la société devrait être plus égalitaire.
Cela peut même avoir une certaine cohérence.
L’argument du « tu es riche donc tu ne peux pas défendre les pauvres » revient à interdire toute solidarité entre classes sociales. Selon cette logique, seuls les pauvres auraient le droit de défendre les pauvres, seuls les malades pourraient défendre l’hôpital et seuls les chômeurs pourraient parler du chômage.
C’est absurde.
On peut profiter personnellement d’un système tout en estimant qu’il doit être corrigé.
On peut même accepter de payer davantage d’impôts lorsqu’on gagne beaucoup d’argent.
La politique ne consiste pas uniquement à défendre son intérêt personnel immédiat. Heureusement.
Chanel n’est pas un parti politique
Il faut aussi arrêter de transformer les marques en appartenances idéologiques.
Chanel vend des vêtements, des accessoires et des parfums. La maison ne délivre pas une carte d’adhérent au libéralisme économique avec chaque sac à main.
Anna Mouglalis a construit une partie de son image professionnelle avec Chanel. Cela appartient à sa carrière.
Ses convictions lui appartiennent.
Les deux peuvent cohabiter.
On pourrait même retourner le raisonnement : faudrait-il désormais vérifier l’ensemble des opinions politiques des artistes avant de leur proposer une campagne de publicité ?
Ce serait précisément ce qu’il faut éviter.
Une démocratie saine suppose qu’une actrice puisse travailler avec une grande entreprise tout en exprimant librement des opinions susceptibles de déplaire au monde économique.
Comme elle doit pouvoir soutenir LFI, le Parti socialiste, les écologistes, la droite, le centre ou personne.
On peut critiquer LFI sans attaquer ceux qui lui parlent
Que l’on apprécie ou non La France insoumise est une autre question.
Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon peut être critiqué. Ses positions peuvent être combattues. Ses responsables peuvent être interrogés sur leurs contradictions.
C’est le jeu démocratique.
Mais vouloir discréditer quelqu’un simplement parce qu’il accepte de dialoguer avec ce mouvement ou parce qu’il partage certaines de ses idées revient à déplacer le débat.
Au lieu de discuter des idées, on examine la garde-robe.
Au lieu de répondre aux arguments, on regarde les contrats publicitaires.
C’est beaucoup plus facile.
Anna Mouglalis n’a d’ailleurs aucune obligation d’être politiquement irréprochable, parfaitement cohérente ou exemplaire en permanence. Personne ne l’est.
Mais dans le cas précis, la fameuse contradiction entre Chanel et la gauche nous paraît particulièrement artificielle.
La liberté vaut aussi pour les artistes
On reproche régulièrement aux artistes de prendre position.
Lorsqu’ils se taisent, on leur reproche parfois leur silence.
Lorsqu’ils parlent, on leur reproche d’être privilégiés.
Lorsqu’ils s’engagent à gauche, ils deviennent des « bobos ».
Lorsqu’ils s’engagent à droite, ils deviennent des « réacs ».
Le plus simple serait peut-être d’accepter qu’un artiste reste un citoyen.
Avec ses convictions, ses contradictions éventuelles, son parcours et sa liberté.
Anna Mouglalis peut tourner dans des films, poser pour Chanel, aimer le luxe, gagner beaucoup d’argent et considérer simultanément que certaines idées défendues par la gauche méritent son soutien.
Elle n’a pas besoin de demander l’autorisation.
Et nous n’avons pas besoin d’être d’accord avec elle pour défendre ce droit.
C’est même précisément cela, la liberté politique.
La vraie contradiction aurait été de prétendre défendre la liberté tout en exigeant d’Anna Mouglalis qu’elle pense comme ceux avec lesquels elle travaille.
