Et un chiffre publié au Japon le 24 août 2026 mérite qu’on s’y arrête : en quinze ans, le nombre cumulé annuel de travailleurs ayant reçu plus de 5 millisieverts de rayonnements sur une année atteint 53 145.
Le chiffre provient d’un travail de compilation réalisé par l’agence japonaise Jiji Press à partir des rapports de radioprotection transmis par TEPCO, l’exploitant de Fukushima Daiichi, aux autorités japonaises.
53 145.
Attention cependant à ce que signifie exactement ce nombre.
Il ne s’agit pas de 53 145 individus différents. Le calcul additionne les travailleurs dépassant 5 mSv année après année. Une personne exposée au-dessus de ce niveau pendant trois années différentes peut donc apparaître trois fois dans le total.
Cette précision est essentielle.
Elle ne rend pourtant pas le chiffre anodin.
Pourquoi 5 millisieverts ?
Parce que 5 mSv par an constitue au Japon l’un des critères utilisés lorsqu’un travailleur du nucléaire atteint de leucémie demande la reconnaissance de sa maladie comme maladie professionnelle.
Ce n’est donc pas une frontière magique entre « sans danger » et « dangereux », et ce n’est pas non plus la limite réglementaire maximale d’exposition professionnelle.
Cette dernière est bien plus élevée : 50 mSv sur une année et 100 mSv sur cinq ans pour les travailleurs exposés aux rayonnements ionisants.
Mais les 5 mSv constituent un niveau important dans le système japonais de reconnaissance des pathologies liées au travail nucléaire.
Et c’est là que le deuxième chiffre devient intéressant.
Au 31 mars 2026, 17 cancers survenus chez des travailleurs de Fukushima avaient été officiellement reconnus au titre des accidents ou maladies professionnelles liés aux rayonnements.
Parmi eux figurent huit leucémies, ainsi que des cancers du pharynx, de la thyroïde, du poumon et du côlon.
Au moins deux de ces travailleurs sont décédés.
Les premières années furent évidemment les plus dures
Les données montrent également l’évolution considérable des conditions d’intervention depuis la catastrophe.
Lors de l’exercice fiscal japonais 2010 — qui inclut le mois de mars 2011 et donc l’accident — la dose moyenne reçue par les travailleurs atteignait environ 21,6 mSv.
Elle était tombée à 4,3 mSv en 2015, 2,6 mSv en 2020 puis environ 1,7 mSv pour l’exercice 2025.
Autrement dit : la situation radiologique du chantier s’est considérablement améliorée.
Autre chiffre qui mérite d’être donné pour éviter toute dramatisation facile : 609 cas d’exposition annuelle supérieure à 50 mSv ont été enregistrés lors des premières années, essentiellement en 2011 et 2012. Depuis 2013, aucun travailleur n’a dépassé ce niveau annuel selon le décompte publié.
Il serait donc faux de raconter que des dizaines de milliers d’ouvriers seraient aujourd’hui soumis à des doses extrêmes.
La réalité est plus complexe.
Et peut-être plus intéressante.
Fukushima est devenu un chantier d’une durée presque humaine
Aujourd’hui encore, plusieurs milliers de personnes travaillent régulièrement sur le site.
En juin 2026, plus de 8 000 travailleurs avaient pénétré dans les différentes zones de Fukushima Daiichi au cours du mois. Leur exposition moyenne mensuelle était de 0,21 mSv.
Le nucléaire possède cette étrange particularité : la catastrophe peut durer beaucoup plus longtemps que l’image de la catastrophe.
Les explosions ont duré quelques jours.
Le démantèlement, lui, occupera plusieurs générations de travailleurs.
TEPCO et les autorités japonaises envisagent toujours une fin du démantèlement entre 2041 et 2051.
Et même ce calendrier reste entouré d’incertitudes tant les opérations concernant les combustibles fondus demeurent techniquement extraordinaires.
Un jeune homme qui avait 20 ans au moment de Fukushima pourrait avoir 60 ans lorsque les dernières grandes opérations s’achèveront.
Voilà peut-être la véritable mesure d’un accident nucléaire.
Pas seulement le nombre de secondes d’une explosion ou les kilomètres d’une zone évacuée.
Mais le nombre de vies professionnelles nécessaires pour ranger ce qu’une centrale a détruit en quelques heures.
Fukushima n’est pas terminé
Le Japon a accompli depuis quinze ans un travail immense de sécurisation du site. Les niveaux d’exposition des travailleurs ont fortement diminué et les conditions de travail n’ont plus grand-chose à voir avec celles des semaines terrifiantes de 2011.
Il serait absurde de nier ces progrès.
Mais l’autre erreur serait de considérer Fukushima comme une histoire terminée.
Le chantier produit encore des doses de rayonnement.
Des hommes et des femmes continuent d’y entrer quotidiennement.
Des cancers ont été reconnus comme maladies professionnelles.
Et le calendrier du démantèlement court encore sur plusieurs décennies.
La catastrophe de Fukushima n’est plus spectaculaire.
Il n’y a plus d’explosion en direct à la télévision.
Plus de nuage scruté heure après heure.
Plus de présentateur devant une carte du Japon.
Il reste quelque chose de beaucoup moins télégénique : des milliers de travailleurs, des dosimètres, des combinaisons, des réacteurs à démonter et des années qui passent.
C’est souvent ainsi que disparaissent les catastrophes de l’actualité.
Pas lorsqu’elles sont terminées.
Lorsqu’elles cessent de faire de bonnes images.
