Art of Juliette

Sans autre témoin.

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Sans autre témoin.

« Certaines évidences commencent seules. »

Enfant, certaines choses étaient pour moi parfaitement évidentes. Les sons avaient des couleurs, les mots des textures, les nombres occupaient l’espace. Je ne savais pas encore que d’autres pouvaient ne rien percevoir de tout cela. Le doute est venu plus tard, lorsque j’ai compris qu’une évidence pouvait n’appartenir qu’à un seul regard.
Que devient alors notre confiance dans ce que nous voyons ? Peut-être certaines expériences n’ont-elles pas besoin d’être confirmées pour avoir eu lieu.

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Comment sait-on que ce que l’on voit est
réel lorsque personne ne semble le voir avec
nous ?

Les professeurs convoquaient
régulièrement ma mère. Je ne savais pas
pourquoi.

Je me souviens des couloirs, des attentes,
des portes qui se refermaient derrière les
adultes. Je me souviens surtout d’une
sensation étrange : quelque chose me concernait
sans jamais m’être adressé.

Les adultes parlaient, je regardais leurs
visages, je suivais les mouvements de leurs
mains, j’observais les variations de leurs voix.

Je savais qu’une information circulait.

Je percevais sa présence comme on sent
un courant d’air sous une porte fermée.

Quelque chose passait, quelque chose se
disait, quelque chose m’était destiné sans
jamais me parvenir.

Je n’avais pas accès à ce qui se disait,
seulement à ses effets. Une voix changeait
légèrement, un visage se fermait, une attente
devenait plus dense.

Percevoir avant de comprendre,
comprendre avant de pouvoir nommer, sentir
avant d’être cru.

Les professeurs parlaient de mes
capacités, je ne l’ai appris que des décennies
plus tard.

Ma mère ne m’en avait jamais parlé. Elle ne
voulait pas faire de différence entre ma soeur
et moi.

Je comprends aujourd’hui son intention.

Mais l’intention appartenait aux adultes. À
l’enfant restaient les signes.

Un enfant ne comprend pas les intentions.
Il comprend les climats, les tensions, les
silences, les répartitions invisibles de lumière.

Peut-être apprend-on très tôt quelles
perceptions peuvent être dites et lesquelles
doivent rester sans réponse.

Je croyais que tout le monde percevait ainsi.

Je croyais que chacun voyait les sons, que
les mots possédaient des textures, que les
nombres occupaient l’espace, que les
émotions se déployaient sous forme de
paysages, de couleurs, de mouvements et de
températures.
Pourquoi aurais-je pensé autrement ?

Personne ne m’avait expliqué que nous
n’habitions pas tous la même géographie
sensorielle.

Le plus difficile n’était pas de percevoir. Le
plus difficile était de ne trouver aucun miroir.

Que devient une évidence lorsqu’elle n’existe
pas de la même manière pour quelqu’un
d’autre ?

Une couleur accompagne un son. Un nombre
occupe une place. Une émotion possède une
température. Cela existe puisque j’en fais
l’expérience. Pourtant, lorsque je cherche
cette expérience dans le regard d’un autre,
elle devient moins certaine.

Une perception que personne ne reconnaît
devient incertaine.

Non parce qu’elle disparaît, mais parce
qu’elle cesse d’avoir un témoin.

Peut-être ai-je longtemps confondu deux
questions : quelqu’un d’autre le perçoit-il ?
Cela existe-t-il ?

Elles ne demandent pas nécessairement la
même réponse.

Alors le doute s’installe, non pas sur le
monde, sur soi.

Le dessin ne tranche rien.

Il ne décide pas à quel réel appartient ce que
je perçois.

Il lui donne une forme.

Ce qui n’avait aucun témoin peut laisser une
trace. Ce qui n’était visible que pour moi
devient visible autrement, transformé par le
geste qui le fait apparaître.

La feuille ne confirme rien.

Elle reçoit.
Une ligne n’a pas besoin de prouver ce que
j’ai vu.

Elle peut simplement garder la trace qu’un
regard a eu lieu.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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