Art of Juliette

Sans les confondre.

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Sans les confondre.

« Plusieurs choses peuvent être ensemble sans devenir la même chose. »

Il m’arrive de ne plus savoir exactement ce que je perçois lorsque trop de choses arrivent ensemble. Ce n’est peut-être pas leur nombre qui me trouble, mais le moment où leurs différences commencent à disparaître.
J’ai alors besoin de retrouver un son, une lumière, une sensation presque séparément, comme si chacun devait reprendre son contour avant que l’ensemble redevienne possible.
Et si percevoir consistait aussi à maintenir suffisamment de différence entre les choses pour qu’elles puissent rester ensemble sans se confondre ?

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Sentir l’air frais entrer dans les narines,
suivre sa trajectoire, sa température, sa
minceur bleue dans les cavités du corps,
écouter les oiseaux.

Jamais le même chant, parce que la
lumière a changé, parce que l’humidité a
changé, parce que le monde entier modifie
constamment sa fréquence sans prévenir.

Parfois vacarme, parfois symphonie,
toujours appel.

Un son, une température, une lumière
peuvent être très précis. Puis tout arrive
ensemble et leurs contours s’emmêlent.

Ces instants me sont vitaux, pas
contemplatifs, vitaux.

Car le monde entre trop vite, trop fort, tout
arrive simultanément : les voix, les regards,
les nuances de ton, les lumières artificielles,
les variations d’ambiance, les attentes
implicites, les émotions des autres circulant
dans l’air comme des températures invisibles.

Je sens la surchauffe avant même de
pouvoir la nommer. Quelque chose chauffe
dans les circuits internes.

Le tri disparaît, tout se mélange,
tout devient soupe.

Et moi, j’ai besoin de morceaux, d’éléments
séparés, de textures distinctes.

J’ai besoin de démêler.

Retrouver les fils à l’intérieur du noeud sans
couper ce qui les tient ensemble.

Prendre une sensation, la tenir, la retourner
lentement dans la bouche mentale, la mâcher,
comprendre sa saveur exacte, savoir si elle
nourrit, si elle brûle, si elle vient de moi ou si
elle a simplement traversé mon corps pour
s’installer à l’intérieur.

Une sensation retrouve son bord. Une autre
sa température. Une autre encore l’endroit
d’où elle vient.

Je les sépare assez pour les reconnaître, pas
assez pour les perdre les unes des autres.

Alors je ferme les volets, geste ancien
presque animal : réduire la lumière, réduire le
volume du monde.

Il faut parfois diminuer l’ensemble pour
retrouver ce qui le compose.

J’écoute le Requiem de Mozart et j’écris.

La musique connaît déjà quelque chose du
débordement, quelque chose de ces masses
émotionnelles trop vastes pour rester intactes
à l’intérieur d’un corps.

Alors j’écris pour séparer, trier, ralentir,
déplier couche après couche la matière
confuse, transformer le mélange en
fragments respirables, la brûlure en rythme,
le chaos en architecture.

Un mot reprend un fil. Une phrase en dégage
un autre. Peu à peu, la masse retrouve ses
différences.

Le dessin procède autrement.

Une ligne sépare sans isoler. Elle donne un
contour à une forme et fait apparaître, au
même instant, ce qui la relie à une autre : une
distance, un intervalle, une tension.

Je ne cherche peut-être pas à mettre chaque
chose à sa place.

Je cherche la place qu’elle peut occuper
parmi les autres sans cesser d’être elle-
même.

Lorsque tout se mélange, les choses ne
disparaissent pas nécessairement.

Ce sont les distances entre elles que je ne
parviens plus à percevoir.

Démêler, ce serait peut-être leur rendre
ces distances.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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