La lumière me traverse physiquement. La
chaleur, le froid, les variations de pression
dans l’air, les changements imperceptibles de
couleur dans une pièce ou un ciel modifient
réellement ma matière intérieure.
Ma rétine, ma peau, mon système nerveux
fonctionnent comme des membranes
poreuses, ouvertes à l’infime, à ce qui
échappe souvent au regard rapide.
Le monde entre fort, trop fort parfois.
Je pourrais placer une frontière à la surface
de ma peau. Mais une lumière change et cette
frontière ne tient déjà plus. L’air se refroidit, la
pression tombe, une couleur se déplace dans
le ciel : quelque chose en moi s’est déplacé
avec elle.
À quel endroit le dehors devient-il
du dedans ?
La nature exige elle aussi une forme de
désarmement.
Peut-être faut-il parfois ne plus savoir
exactement de quel côté nous sommes.
Comment ne pas vouloir absorber jusqu’à
l’excès ces températures, ces lumières, ces
textures, ces rythmes invisibles ?
Pourtant, ce qui entre ne reste pas intact. Une
lumière traverse un regard, rencontre une
mémoire, une température, une organisation
nerveuse. Ce qui passe se transforme en
passant.
Prendre le temps d’observer jusqu’à sentir
le regard lui-même changer de densité.
Lorsque ma main commence à dessiner,
quelque chose a déjà eu lieu.
Entre ce qui est devant moi et ce qui apparaît
sur la feuille, il y a eu mon corps.
La ligne en porte la traversée.
Je ne sais plus très bien à qui elle appartient.
Elle vient du dehors, mais elle n’en est plus la
copie. Elle passe par ma main, mais elle ne
vient pas seulement de moi.
Peut-être existe-t-elle précisément là où
cette distinction ne tient plus.
Ni dehors. Ni dedans.
Elle garde quelque chose des deux sans
appartenir entièrement à aucun.
Écouter sa respiration jusqu’à visualiser sa
mécanique interne, ses chambres, ses
expansions, ses replis.
Entrer mentalement à l’intérieur de soi, non
comme on analyse un objet, mais comme on
pénètre une architecture organique, obscure,
chaude, traversée d’air et de mémoire.
Même là, je ne trouve pas un territoire fermé.
L’air du dehors occupe les chambres du
corps. La lumière demeure derrière les
paupières. Une température persiste sur la
peau.
Ce que j’appelais intérieur contient encore
le monde.
Descendre couche après couche jusqu’à
cet endroit très ancien où le corps cesse enfin
de vouloir être performant, fort, rassuré ou
conforme, et consent simplement à être
intensément vivant.
