Son arme n’était ni le poing, ni le pavé, ni le revolver. C’était une tarte à la crème. Et avec elle, Noël Godin était parvenu à faire le tour du monde. Bill Gates, Bernard-Henri Lévy, Nicolas Sarkozy, Patrick Bruel, Jean-Pierre Chevènement, Alain Finkielkraut, Patrick Poivre d’Arvor, Jean-Pierre Elkabbach, Hélène Rollès et bien d’autres avaient, à un moment ou à un autre, croisé la route de sa guérilla pâtissière.
Né le 13 septembre 1945 à Liège, en Belgique, Noël Godin n’était pourtant pas simplement un homme qui jetait des tartes sur des célébrités. Le réduire à cette image serait passer à côté de ce qu’il était réellement. Godin était un personnage majeur de la contre-culture belge : écrivain, critique de cinéma, acteur, provocateur, libertaire, amateur d’humour noir et grand admirateur du burlesque.
Il revendiquait notamment l’héritage du cinéma muet, de Laurel et Hardy, du dadaïsme et de cette longue tradition consistant à ridiculiser les puissants plutôt qu’à les affronter frontalement. Son idée était aussi simple qu’efficace : une personnalité publique peut disposer d’argent, de pouvoir, de gardes du corps et d’une immense réputation ; pendant quelques secondes, lorsqu’elle se retrouve le visage couvert de crème devant les caméras, toutes les hiérarchies s’effondrent.
L’aventure commence à la fin des années 1960. Parmi ses premières cibles célèbres figure Marguerite Duras. Noël Godin développe alors son personnage de « Georges Le Gloupier », un alter ego absurde qui deviendra indissociable de ses actions. Derrière le côté burlesque se cachait souvent une véritable préparation : repérage des lieux, complices, diversions, fausses identités, tartes dissimulées, photographes ou caméras placés au bon endroit. Certaines opérations ressemblaient presque à de petits braquages, à cette différence près que personne ne repartait avec de l’argent, mais que quelqu’un terminait avec de la crème dans les cheveux.
S’il fallait retenir une victime emblématique de Noël Godin, ce serait évidemment Bernard-Henri Lévy. Le philosophe français est devenu au fil des années sa cible favorite. Godin considérait BHL comme l’incarnation parfaite de ce qu’il combattait : le sérieux médiatique, la posture intellectuelle et une certaine représentation de l’importance sociale. Il l’a donc fait entarter à plusieurs reprises, au point que les confrontations entre les deux hommes sont devenues une sorte de feuilleton burlesque de la vie médiatique française.
Pour Noël Godin, l’intérêt ne résidait d’ailleurs pas seulement dans la tarte elle-même, mais aussi dans la réaction de la victime. Certains éclataient de rire, d’autres restaient sidérés, d’autres encore se mettaient en colère. L’entartage devenait alors, à ses yeux, une sorte de test grandeur nature de l’ego.
Le coup qui va véritablement donner à l’Entarteur une réputation mondiale survient le 4 février 1998. Bill Gates arrive à Bruxelles. Le patron de Microsoft est alors l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de la planète. Plusieurs tartes à la crème viennent s’écraser sur lui. Les images font immédiatement le tour du monde.
Petite précision souvent oubliée : Noël Godin, qui avait participé à l’organisation de l’opération, n’est pas celui qui lança personnellement toutes les tartes. Parmi les membres du commando figurait notamment Rémy Belvaux, réalisateur de « C’est arrivé près de chez vous ». Pour Godin et sa troupe, l’opération est un triomphe. L’un des symboles absolus de la puissance économique mondiale vient d’être transformé pendant quelques secondes en personnage de comédie burlesque. Bill Gates, lui, ne portera pas plainte.
La liste des personnalités visées par Noël Godin ressemble ensuite à un étrange annuaire de la vie politique et médiatique. Patrick Bruel, Nicolas Sarkozy, Patrick Poivre d’Arvor, Jean-Pierre Elkabbach, Jean-Pierre Chevènement, Alain Finkielkraut ou encore Hélène Rollès connaîtront le même sort. Responsables politiques, chefs d’entreprise, journalistes, intellectuels et vedettes du spectacle se retrouvent tous potentiellement exposés à la fameuse tarte.
Godin ne choisissait pourtant pas ses victimes complètement au hasard. Il visait principalement ceux qu’il estimait trop puissants, trop arrogants, trop sérieux ou trop satisfaits de leur propre importance. C’était évidemment parfaitement subjectif, mais c’est précisément ce qui faisait de lui autre chose qu’un militant politique traditionnel. Il ne représentait aucun parti et n’avait aucun programme électoral. Sa philosophie pourrait presque tenir en une phrase : méfiez-vous des gens qui se prennent trop au sérieux.
On peut trouver la méthode infantile. On peut même la trouver discutable. Certaines de ses victimes l’ont très mal vécue et la justice n’a pas toujours considéré ces attaques pâtissières avec autant de légèreté que leur auteur. Mais Godin insistait sur un principe essentiel : le geste devait rester non violent. La crème devait ridiculiser, pas blesser.
Ce qui l’intéressait était l’humiliation symbolique du pouvoir. Le costume impeccable soudain couvert de chantilly. Le personnage officiel brutalement ramené à quelque chose de profondément humain et ridicule. Il avait compris très tôt une règle que les réseaux sociaux allaient rendre évidente des décennies plus tard : une image absurde peut avoir davantage de puissance médiatique qu’un long discours.
Noël Godin avait pourtant une autre vie. Il écrivait et aimait passionnément le cinéma. Critique cinématographique, il s’amusait aussi à glisser dans certaines publications de fausses informations, de faux films ou de faux entretiens. La mystification était chez lui presque une discipline artistique.
En 1988 paraît notamment son imposante « Anthologie de la subversion carabinée », devenue une référence pour les amateurs de contre-culture. Il publiera également plusieurs récits consacrés à ses aventures pâtissières, parmi lesquels « Crème et châtiment » ou « Entartons, entartons les pompeux cornichons ! ». Même lorsqu’il racontait sa propre histoire, Godin refusait de devenir respectable.
Il apparaît également au cinéma, notamment dans « La Vie sexuelle des Belges » et « Camping Cosmos » de Jan Bucquoy, ainsi que dans l’univers de Benoît Delépine et Gustave Kervern, notamment dans « Aaltra » et « Le Grand Soir ». Ce n’est évidemment pas un hasard. Noël Godin appartenait à cette grande famille de l’humour libertaire, absurde et irrévérencieux dans laquelle la provocation n’est pas seulement une manière de faire rire, mais aussi de contester l’ordre établi.
Il y avait enfin chez lui une cohérence assez réjouissante. Il ne réservait pas nécessairement la tarte aux autres. Lorsqu’il reçut le Grand Prix de l’humour noir en 1995, il choisit de s’entarter lui-même. Une manière parfaite d’éviter de devenir à son tour un personnage officiel recevant gravement une récompense. Personne ne devait être totalement épargné, pas même Noël Godin.
Sa disparition pose aussi une question plus large : un personnage comme lui pourrait-il encore émerger aujourd’hui ? Sans doute, mais son geste serait immédiatement filmé sous quinze angles, diffusé sur TikTok, commenté politiquement, analysé juridiquement, récupéré par différents camps puis transformé en polémique nationale. Godin venait d’une époque où la provocation pouvait encore conserver une part d’absurde, de gratuité et de poésie anarchiste.
Il ne cherchait pas à devenir influenceur. Il ne transformait pas chaque action en contenu sponsorisé. Son spectacle était l’action elle-même : quelques secondes de chaos, une tarte, un visage, un éclat de rire et la fuite.
Il existe beaucoup d’humoristes. Il existe beaucoup de militants. Il existe beaucoup de provocateurs autoproclamés. Mais il n’y avait qu’un Noël Godin, parce qu’il avait poussé jusqu’au bout une idée complètement idiote et, justement pour cette raison, géniale : prendre l’une des plus vieilles plaisanteries de l’histoire du cinéma et en faire une forme de contestation politique.
Pendant plus de cinquante ans, il aura rappelé aux ministres, milliardaires, intellectuels, journalistes et célébrités qu’aucun statut social ne protège totalement du ridicule.
Noël Godin est mort à 80 ans. Les puissants pourront désormais circuler un peu plus tranquillement. Mais lorsqu’une personnalité trop sûre d’elle recevra un jour une tarte à la crème en plein visage, quelque part dans le monde, il restera forcément quelque chose de lui.
Gloup, gloup.
