Art of Juliette

Qu’une journée ait lieu.

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Qu'une journée ait lieu.

« Je ne veux pas retenir le temps.
Je veux qu’il ait laissé une forme. »

Je me demande ce qui fait qu’une journée à véritablement eu lieu. Est-ce sa durée, ce que nous y avons accompli, ou l’intensité » avec laquelle nous l’avons traversée ? Je ressens souvent le temps comme une matière fragile qu’il ne s’agit pas de remplir mais d’éprouver. Une sensation, un mouvement, une connaissance deviennent alors des manières d’examiner ce qui m’arrive et de ne pas laisser le réel passer sans l’avoir regardé.

Pourtant, mon corps ne pourra pas poursuivre indéfiniment cette expérience. Peut-être est-ce aussi pour cela que je dessine et que j’écris : non pour retenir le temps, mais pour donner une forme à quelque chose qui pourra continuer son trajet lorsque je ne serai plus là.

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Le froid traverse mes vêtements. Il tente de
négocier avec mon corps. Il pique les oreilles,
mord les pieds, infiltre lentement la peau jusqu’à
envoyer à mon cerveau un messages d’alerte
silencieux.

En parallèle de la sensation physique, une voix
se met en marche : mets-toi au chaud.

Une voix raisonnable, prévisible, presque
automatique. Je me méfie des voix qui ne
proviennent pas de ma propre création intérieure.
Elles semblent souvent orientées vers le
confortable, le comportement attendu, la solution
standardisée de l’existence.

Il fait froid, donc on se réchauffe. Réponse
logique, réflexe collectif.

Mais moi, parfois, je veux vivre le froid.

Je veux l’éprouver jusqu’à sa signature exacte,
observer ce qu’il modifie dans la conscience,
dans la vigilance, dans la cartographie du corps.
Sentir comment l’inconfort déplace l’attention,
aiguise la présence, réorganise la perception.

Je ne cherche pas la douleur. Je cherche ce qui
se passe avant que la sensation soit interrompue.
Cet instant où elle agit encore et où mon corps
commence à modifier sa manière d’être là.

Je ne cherche pas seulement à traverser mes
journées, je cherche à les composer.

Chaque journée possède pour moi son concept
discret, son expérience, sa ligne de recherche
intime. Certaines personnes organisent leur
emploi du temps. Moi, j’organise des climats
intérieurs, des défis perceptifs, des architectures
d’attention.

J’habite mes journées avec une exigence
presque artistique.

Il n’y a peut-être jamais eu pour moi la vie d’un
côté et la création de l’autre. Je compose une
journée comme je cherche l’équilibre d’un dessin :
par déplacements, tensions, respirations,
intensités.

Cette façon de transformer l’expérience en
terrain d’observation ne date pas d’hier.

Je garde des souvenirs de graphismes réalisés
en maternelle, de dessins, de moments de
contemplation silencieuse où la vie semblait déjà
demander à être regardée de plus près.

J’ai commencé la danse à cinq ans. J’aimais le
mouvement avant même de posséder les mots
pour le penser.

Le corps qui dessine dans l’espace, les lignes
invisibles du geste, la relation secrète entre le
rythme, la gravité, l’élan.

Dessiner et danser avaient peut-être déjà quelque
chose en commun : faire passer une expérience
par une ligne. L’une reste sur la feuille. L’autre
disparaît au moment même où elle apparaît.

Observer, dessiner, bouger, contempler.

Autant de manières de ralentir suffisamment le
réel pour pouvoir l’examiner.
Peut-être est-ce là que se trouve aussi mon
rapport au temps. Ce désir de regarder davantage
n’est pas séparé du désir de durer.

Je veux me construire un corps, un esprit, un
cerveau traversés de connaissances, de liens,
d’hypothèses, de systèmes vivants,
de compréhension.

Je veux durer sur cette terre longtemps, en
forme, lucide, capable de penser, de créer,
d’observer encore.

C’est moins une hygiène de vie qu’une éthique
existentielle.

Mais vouloir durer, c’est sentir en même temps
que la durée possède une limite.

Le temps avance en décompte silencieux.
Une horloge abstraite tourne derrière mes
journées. Je la sens parfois comme une
mécanique froide installée au fond de la
conscience.

Alors je regarde. J’apprends. J’entraîne mon
corps. Je dessine. J’écris.

Non pour mettre davantage de choses dans le
temps, mais pour ne pas le laisser devenir
indistinct.

Je veux vivre chaque journée comme une
discipline de recherche, être simultanément
l’élève et le spécialiste et ne pas remettre cela à
demain.

Il reste toujours quelque chose que je ne sais pas
regarder, quelque chose que mon corps ne sait
pas faire, une relation que je n’ai pas comprise,
une forme que je n’ai pas trouvée.

Le temps me paraît trop fragile pour être
dépensé dans le remplissage, le divertissement
automatique, l’épaisseur molle du superflu.

Je ne veux pas davantage de choses dans
une journée.

Je veux qu’une journée ait lieu.

Et peut-être qu’avoir eu lieu ne suffit pas. Quelque
chose en moi voudrait que ce qui a été compris,
regardé, éprouvé puisse passer ailleurs.

Ce que je veux profondément, ce n’est pas
seulement produire, c’est être comprise.

Que ma pensée atteigne quelqu’un, que
quelque chose de mon expérience trouve
une forme transmissible, laisser derrière moi autre
chose qu’une disparition biologique.

Une oeuvre résiste davantage que le corps.

Le corps est provisoire. Il fatigue, s’altère,
retourne lentement à la matière. Une oeuvre
possède parfois une autre temporalité. Elle
continue discrètement son trajet dans l’esprit des
autres.

Le dessin connaît déjà cette différence. Ma
main quitte la feuille. La ligne reste.

Je ne demande pas à l’oeuvre de vaincre le temps.
Je lui demande peut-être seulement de
transporter quelque chose un peu plus loin que
moi.

Une manière de regarder. Une question. Une
intensité. Quelque chose que je ne pourrai pas
accompagner jusqu’à son destinataire.

Si quelqu’un apprend quelque chose de moi,
une manière de regarder, de penser, de sentir,
d’interroger la vie - alors mon travail de
transmission aura eu un sens.

Un jour, mon corps cessera de recevoir le monde.

Les formes que j’aurai laissées pourront encore
rencontrer un regard.

Quelque chose aura continué sans moi.

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