Depuis le 2 juillet 2026, Isabelle Huppert est officiellement présidente de la Cinémathèque française. Élue pour trois ans, elle succède à Costa-Gavras, qui occupait le poste depuis 2007. Et, fait historique, elle est la première femme élue à la présidence de l’institution depuis sa création en 1936.
Sur le papier, difficile d’imaginer nomination plus prestigieuse. Isabelle Huppert est probablement l’une des actrices françaises les plus identifiées au cinéma d’auteur dans le monde. Claude Chabrol, Jean-Luc Godard, Maurice Pialat, Michael Haneke, Paul Verhoeven, Hong Sang-soo : sa filmographie traverse un demi-siècle de cinéma français et international. Elle est à la fois une star et l’exact contraire de l’actrice fabriquée par le star-system. Elle peut tourner dans une grosse production, disparaître ensuite dans un film radical coréen et revenir au théâtre sans jamais donner l’impression d’avoir changé de trajectoire.
À 73 ans, elle n’arrive donc pas à la Cinémathèque avec seulement un nom célèbre. Elle arrive avec une mémoire du cinéma qu’elle a elle-même contribué à fabriquer.
Mais être présidente de la Cinémathèque ne signifie pas devenir sa programmatrice en chef.
C’est même la première ambiguïté de cette nomination. Isabelle Huppert ne va pas décider chaque matin que l’on projettera trois Chabrol, un Lubitsch et un film japonais oublié le soir même. La gestion quotidienne demeure assurée par la direction générale, toujours conduite par Frédéric Bonnaud, tandis que la programmation dispose de ses propres équipes.
Son pouvoir se situe ailleurs : dans les orientations de l’association, la gouvernance, les grands projets, les arbitrages et, surtout, dans l’influence qu’une personnalité de cette dimension peut exercer.
Et cette influence pourrait être considérable.
Le nouveau conseil d’administration ressemble d’ailleurs presque à un générique de festival : Olivier Assayas, Claire Denis, Arnaud Desplechin, Mia Hansen-Løve, Hafsia Herzi, Patricia Mazuy, Nicolas Philibert, Alice Winocour ou encore Saïd Ben Saïd y siègent notamment. Olivier Assayas et Claire Denis ont été élus vice-présidents.
Autrement dit, la Cinémathèque se dote d’une gouvernance extrêmement cinématographique, très identifiée au cinéma d’auteur français contemporain.
C’est une force. Cela peut également devenir son piège.
Une Cinémathèque ne peut plus seulement parler aux cinéphiles
Pendant longtemps, une cinémathèque pouvait presque considérer que sa mission consistait essentiellement à conserver les films, restaurer les copies, transmettre l’histoire du cinéma et permettre aux passionnés de revoir les œuvres dans les meilleures conditions possibles.
Cette mission demeure fondamentale. Elle l’est peut-être même davantage à l’époque du numérique.
Car l’illusion actuelle consiste à croire que tout le cinéma est disponible en permanence. Netflix, YouTube, les plateformes et la vidéo à la demande donnent l’impression d’un gigantesque accès aux images. En réalité, des milliers de films deviennent extrêmement difficiles à voir. Certains disparaissent des catalogues. D’autres n’existent plus que dans des éditions anciennes ou des copies rarement projetées.
La Cinémathèque reste donc l’un des endroits où l’histoire matérielle du cinéma peut encore exister.
Mais cela ne suffit plus.
Le véritable enjeu des prochaines années sera d’attirer quelqu’un de vingt ans qui connaît Christopher Nolan, Bong Joon-ho ou Quentin Tarantino mais qui n’a peut-être jamais vu un film de Murnau, Mizoguchi, Renoir ou Cassavetes. Et surtout de lui donner envie d’en voir un sans transformer la découverte du patrimoine en devoir scolaire.
C’est précisément là qu’Isabelle Huppert pourrait avoir quelque chose à apporter.
Parce qu’elle représente un pont.
Elle connaît les maîtres, mais elle tourne encore. Elle appartient aux livres d’histoire du cinéma tout en continuant à apparaître dans les festivals et sur les écrans. Elle peut parler de Chabrol parce qu’elle était devant sa caméra, mais aussi défendre des cinéastes contemporains qu’elle découvre aujourd’hui.
Une Cinémathèque vivante devrait précisément fonctionner ainsi : montrer que le cinéma ancien n’est pas un cimetière d’images magnifiques, mais une conversation permanente avec les films qui se tournent maintenant.
Faire entrer davantage le monde à Bercy
Huppert possède également un avantage considérable : elle est beaucoup plus internationale que la majorité des figures du cinéma français.
Son nom parle à Cannes, Berlin, Venise, New York, Séoul ou Tokyo. Cette dimension peut sembler symbolique, mais elle ne l’est pas lorsqu’il s’agit d’organiser une rétrospective, d’obtenir une copie exceptionnelle, de faire venir un cinéaste, de monter une exposition ou de développer une coopération avec une institution étrangère.
Une présidente de la Cinémathèque n’est pas seulement là pour présider des réunions. Elle est aussi une ambassadrice.
Et Huppert possède probablement l’un des carnets d’adresses les plus extraordinaires du cinéma européen.
On peut donc imaginer une Cinémathèque encore plus ouverte aux cinématographies du monde, moins enfermée dans l’éternel dialogue franco-américain, capable d’aller chercher des œuvres, des auteurs et des histoires cinématographiques que le grand public français connaît mal.
Ce serait déjà beaucoup.
Et pourquoi pas rendre la Cinémathèque moins intimidante ?
Il existe néanmoins un problème dont les institutions culturelles parlent rarement : elles peuvent impressionner ceux auxquels elles prétendent s’adresser.
La Cinémathèque est un paradis pour les cinéphiles. Mais pour quelqu’un qui ne possède pas les codes, les références ou l’habitude de fréquenter ce genre d’endroit, elle peut aussi apparaître comme un temple réservé à ceux qui savent déjà.
Le défi n’est donc pas de simplifier le cinéma.
Il serait absurde de transformer la Cinémathèque en multiplexe culturel ou de programmer exclusivement les films que tout le monde connaît pour remplir les salles.
Il faut faire exactement l’inverse : rendre accessible ce qui est exigeant.
Expliquer sans infantiliser. Donner des portes d’entrée. Multiplier les rencontres. Faire dialoguer cinéastes, acteurs, techniciens, restaurateurs, historiens et spectateurs. Montrer comment se fabrique un plan, pourquoi une copie restaurée change notre perception d’un film, comment un décor, un costume, une lumière ou un montage construisent notre mémoire.
Bref : faire aimer avant de vouloir enseigner.
Huppert pourrait parfaitement incarner cette approche.
Elle arrive surtout au moment où tout bouge
Sa nomination intervient à une période très particulière pour la Cinémathèque.
L’institution fête ses 90 ans en 2026. Ses salles de projection parisiennes connaissent durant l’été d’importants travaux de rénovation avant leur réouverture annoncée le 16 septembre 2026. Et surtout, la Cinémathèque doit ouvrir en avril 2027 une antenne à Marseille, installée sur 1 500 mètres carrés au sein du campus de La Plateforme.
Cette implantation est loin d’être anecdotique.
Pendant des décennies, la Cinémathèque française a été profondément parisienne. Marseille lui offre l’occasion de devenir davantage une institution nationale, de toucher d’autres publics et peut-être d’expérimenter une manière différente de transmettre le cinéma.
Huppert accompagnera donc non pas une institution immobile, mais une Cinémathèque qui change physiquement de dimension.
Attention néanmoins à l’entre-soi
Reste une question que cette nomination ne doit surtout pas faire oublier.
Le prestige culturel peut devenir une prison.
Lorsque le conseil d’administration d’une institution rassemble essentiellement des personnalités reconnues du cinéma d’auteur, le risque est évident : parler du cinéma entre gens qui possèdent à peu près les mêmes références, fréquentent les mêmes festivals et évoluent dans les mêmes réseaux.
La Cinémathèque ne doit surtout pas devenir le salon officiel d’une certaine famille du cinéma français.
Son patrimoine dépasse infiniment les chapelles esthétiques.
Le cinéma, c’est Dreyer et *Terminator*. Fellini et Jackie Chan. Bresson et John Carpenter. Agnès Varda et Sergio Leone. Le muet, le cinéma expérimental, les séries B, l’animation, le documentaire, les films populaires, les œuvres maudites et les chefs-d’œuvre consacrés.
La meilleure présidence Huppert serait donc paradoxalement celle qui ne chercherait pas à construire une Cinémathèque « à l’image d’Isabelle Huppert ».
Elle devrait au contraire défendre ce qui lui est étranger.
Le cinéma doit également affronter sa révolution numérique
Un autre chantier pourrait devenir essentiel durant son mandat : notre rapport aux images est en train de changer à une vitesse vertigineuse.
Films tournés sur téléphone, plateformes mondiales, restauration numérique, intelligence artificielle générative, effets visuels quasiment indétectables, images synthétiques, acteurs recréés : dans quelques années, la question de savoir ce qu’est exactement un document cinématographique deviendra centrale.
Une Cinémathèque du XXIe siècle ne peut pas uniquement préserver les bobines du XXe.
Elle devra également conserver les œuvres numériques, documenter les nouvelles techniques et probablement réfléchir à l’authenticité même des images.
Le combat d’Henri Langlois consistait notamment à sauver des films que l’industrie considérait parfois comme de simples objets commerciaux devenus inutiles.
Celui de ses héritiers pourrait être de sauver une mémoire cinématographique devenue immatérielle.
Voilà aussi un domaine sur lequel une présidence peut pousser une institution à réfléchir.
Alors, que peut réellement faire Isabelle Huppert ?
Pas tout.
Elle n’est ni directrice générale ni programmatrice toute-puissante. Elle ne va pas réinventer seule une institution vieille de 90 ans.
Mais elle peut beaucoup.
Elle peut ouvrir des portes. Porter des projets. Défendre des restaurations. Soutenir des rencontres improbables. Utiliser son immense réseau international. Accompagner l’ouverture de Marseille. Parler à une nouvelle génération. Faire venir des cinéastes. Défendre des œuvres moins visibles. Et, surtout, rappeler constamment qu’une Cinémathèque n’a aucun intérêt à conserver le cinéma si elle ne donne plus envie de le regarder.
Sa nomination peut donc produire deux scénarios.
Dans le premier, Isabelle Huppert sera une formidable présidente d’apparat : photographiée lors des inaugurations, impeccable dans les festivals, prononçant quelques discours et ajoutant son prestige à celui d’une institution qui continuera exactement comme avant.
Dans le second, elle utilisera réellement ce prestige comme un levier.
Ce serait autrement plus intéressant.
Car le défi auquel fait face la Cinémathèque française n’est finalement pas de sauver les films anciens. Elle sait le faire depuis longtemps.
Le véritable défi consiste désormais à sauver notre désir de les voir.
Et si Isabelle Huppert parvient à faire entrer à la Cinémathèque des spectateurs qui pensaient que cet endroit n’était pas pour eux, tout en continuant à défendre les œuvres les plus exigeantes, alors sa présidence aura servi à quelque chose de beaucoup plus important qu’ajouter un grand nom sur une porte.
Elle aura fait exactement ce que devrait toujours faire une Cinémathèque : conserver le passé sans jamais cesser de fabriquer l’avenir.
