Une chose, pourtant, ne fait aujourd’hui guère de doute : les attentats du 11 septembre ont été organisés par Al-Qaïda. Dix-neuf pirates de l’air ont détourné quatre avions de ligne. Deux ont frappé les tours du World Trade Center, un troisième le Pentagone et le quatrième, le vol United 93, s’est écrasé en Pennsylvanie après la révolte de passagers. 2 977 victimes ont été tuées, sans compter les terroristes. Le projet fut conçu dans l’entourage d’Oussama ben Laden, Khalid Cheikh Mohammed étant considéré comme son principal architecte opérationnel. Le rapport de la Commission du 11-Septembre estime que l’opération a coûté entre 400 000 et 500 000 dollars et que les exécutants ont été financés par Al-Qaïda.
Mais dire que l’essentiel du scénario est établi ne signifie pas que « tout a été expliqué ».
C’est même l’un des problèmes fondamentaux de cette histoire. Avant les attentats, les États-Unis disposaient de nombreux fragments d’information qui, assemblés, auraient pu permettre de comprendre qu’un attentat majeur se préparait. Dès les années 1990, les services américains savaient qu’Al-Qaïda envisageait de frapper les États-Unis. Ils avaient également reçu des renseignements évoquant l’utilisation possible d’avions comme armes. Deux futurs pirates de l’air, Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar, avaient été identifiés comme proches d’Al-Qaïda bien avant le 11 septembre. Pourtant, des informations déterminantes sont restées pendant des mois dans différents services sans être correctement transmises ou exploitées. L’enquête parlementaire américaine parlera explicitement d’occasions manquées et de dysfonctionnements systémiques.
La Commission du 11-Septembre elle-même ne fut d’ailleurs pas tendre. Elle résuma les défaillances de l’État américain par quatre mots : imagination, politique, capacités et management. Autrement dit, ce n’est pas l’absence totale de renseignements qui permit l’attentat, mais l’incapacité à les relier, à mesurer la transformation d’Al-Qaïda et à envisager réellement un scénario que beaucoup considéraient encore comme improbable.
C’est là qu’il faut faire une distinction essentielle. Constater que le système américain a gravement dysfonctionné n’est pas démontrer que les autorités américaines ont volontairement laissé faire les attentats. Vingt-cinq ans d’enquêtes n’ont produit aucune preuve solide d’un ordre donné par l’administration américaine pour permettre les attaques. En revanche, les erreurs, les rivalités entre CIA et FBI, les informations mal partagées et les signaux négligés sont parfaitement documentés.
La véritable zone grise se situe aujourd’hui davantage du côté de l’environnement des terroristes, et notamment de l’Arabie saoudite.
Quinze des dix-neuf pirates de l’air étaient saoudiens. La Commission du 11-Septembre concluait en 2004 qu’elle n’avait trouvé aucune preuve établissant que le gouvernement saoudien, en tant qu’institution, ou de hauts responsables saoudiens avaient financé Al-Qaïda. Elle reconnaissait cependant que des organisations caritatives bénéficiant de soutiens saoudiens avaient pu détourner de l’argent vers des réseaux jihadistes.
Cette conclusion est aujourd’hui beaucoup moins confortable qu’elle ne l’était il y a vingt ans.
Le cas d’Omar al-Bayoumi est devenu central. Installé en Californie, cet homme a rencontré en 2000 les futurs pirates Nawaf al-Hazmi et Khalid al-Mihdhar peu après leur arrivée aux États-Unis. Il les a aidés à trouver un logement, à s’installer, à ouvrir certains contacts et à s’intégrer dans leur nouvel environnement. Pendant longtemps, cette rencontre fut présentée comme fortuite.
Or des documents du FBI déclassifiés bien plus tard ont considérablement compliqué cette version. Une enquête interne baptisée Operation Encore s’est intéressée aux liens de Bayoumi avec des responsables ou structures saoudiennes. Des éléments rendus publics ces dernières années montrent que certains enquêteurs du FBI ont fini par le considérer comme lié au renseignement saoudien. Une vidéo tournée par Bayoumi à Washington en 1999, montrant notamment le Capitole et ses environs, a également alimenté les interrogations. Cela ne prouve pas que Riyad ait commandité le 11-Septembre. Cela oblige en revanche à réexaminer sérieusement la possibilité que certains individus liés à l’appareil saoudien aient aidé des futurs terroristes.
Et cette question n’est plus seulement historique : elle est judiciaire.
En août 2025, le juge fédéral George B. Daniels a rejeté une nouvelle tentative de l’Arabie saoudite de faire écarter l’action engagée par des familles de victimes. La décision ne déclare pas l’Arabie saoudite coupable : elle considère que les éléments présentés permettent aux plaignants de poursuivre leur procédure et éventuellement de tenter d’établir leurs accusations lors d’un procès.
Mais l’affaire n’est toujours pas jugée. Riyad a fait appel et, en novembre 2025, la procédure a été suspendue dans l’attente de l’examen de cet appel. En août 2026, vingt-cinq ans après les attentats, nous ne disposons donc toujours pas d’une décision judiciaire définitive sur une éventuelle responsabilité d’agents saoudiens.
Voilà une véritable question irrésolue. Et elle est très différente des théories affirmant que les tours auraient été volontairement dynamitées.
La chute du World Trade Center demeure en effet le principal carburant du complotisme. Pour les tours jumelles, le National Institute of Standards and Technology, le NIST, conclut que l’impact des avions a détruit ou endommagé des colonnes, arraché une grande partie des protections thermiques des structures métalliques et provoqué des incendies sur plusieurs étages. La chaleur a progressivement affaibli les planchers et les colonnes jusqu’au déclenchement de l’effondrement. Le NIST affirme n’avoir découvert aucun élément corroborant l’hypothèse d’une démolition contrôlée.
Le cas du World Trade Center 7 est plus troublant visuellement parce qu’aucun avion ne l’a frappé directement. Cet immeuble de 47 étages s’est effondré à 17 h 20 après avoir brûlé pendant près de sept heures. Selon l’enquête technique du NIST, des débris provenant de la tour nord avaient déclenché plusieurs incendies incontrôlés. La dilatation thermique de structures métalliques aurait entraîné une défaillance locale autour d’une colonne critique, puis une réaction en chaîne et un effondrement progressif. Le NIST n’a pas retenu l’hypothèse des explosifs.
On peut naturellement discuter les modélisations techniques, demander la publication de données supplémentaires ou critiquer certains choix méthodologiques. C’est le fonctionnement normal du débat scientifique. Mais il existe une différence considérable entre contester une modélisation et démontrer qu’un immeuble a été miné secrètement. À ce jour, aucune preuve matérielle suffisamment solide n’a permis d’établir l’existence d’une opération de démolition clandestine des trois bâtiments.
Même constat pour les mystérieux délits d’initiés qui auraient annoncé l’attentat. Des volumes inhabituels d’options à la baisse avaient bien été observés avant le 11 septembre sur certaines compagnies aériennes, ce qui paraissait extrêmement suspect. L’enquête de la SEC, du FBI et de la Commission du 11-Septembre a étudié ces opérations. Elle a conclu que les transactions examinées avaient pu être reliées à des investisseurs ou stratégies sans relation avec Al-Qaïda et qu’aucune preuve d’un enrichissement boursier fondé sur une connaissance préalable des attaques n’avait été trouvée.
Pourquoi, alors, les théories du complot restent-elles aussi puissantes ?
Parce que les autorités américaines ont elles-mêmes fourni plusieurs raisons de se méfier d’elles.
Après les attentats, le pouvoir politique a utilisé le traumatisme du 11-Septembre pour transformer profondément la politique américaine : Patriot Act, surveillance massive, guerre en Afghanistan, détentions extrajudiciaires, Guantánamo, « sites noirs » de la CIA, interrogatoires sous torture et, deux ans plus tard, invasion de l’Irak.
Or l’Irak de Saddam Hussein n’était pas responsable du 11-Septembre. Dès septembre 2001, des analyses américaines jugeaient faibles les éléments permettant d’associer Bagdad à l’opération. La Commission du 11-Septembre ne trouvera pas de « cas convaincant » permettant d’affirmer que l’Irak avait préparé ou exécuté les attentats.
Cette confusion entretenue dans une partie de l’opinion américaine entre Saddam Hussein, Al-Qaïda et le 11-Septembre a durablement endommagé la confiance publique. Lorsque des gouvernements utilisent des renseignements fragiles pour justifier une guerre, cachent des documents pendant des années ou pratiquent la torture au nom de la sécurité nationale, ils fabriquent eux-mêmes le terrain sur lequel prospéreront ensuite les récits les plus extravagants.
La torture constitue d’ailleurs l’un des plus grands désastres judiciaires de l’après-11-Septembre. Khalid Cheikh Mohammed, accusé d’avoir conçu l’opération, a été capturé en 2003, détenu dans des prisons secrètes de la CIA et soumis notamment au waterboarding. Vingt-trois ans après son arrestation, son procès n’a toujours pas réellement commencé. En 2026, la procédure militaire de Guantánamo reste empêtrée dans des batailles juridiques sur la recevabilité des déclarations, les conditions de détention et un accord de plaider-coupable extrêmement controversé. Des audiences prévues en août 2026 ont encore été annulées.
C’est probablement l’un des constats les plus sidérants de ce vingt-cinquième anniversaire : les États-Unis ont mené deux guerres, bouleversé leur législation, dépensé des milliers de milliards de dollars dans la « guerre contre le terrorisme » et tué Oussama ben Laden en 2011, mais ils n’ont toujours pas réussi à organiser un procès définitif et incontestable du principal organisateur présumé du 11-Septembre.
Alors, l’enquête sur le 11-Septembre a-t-elle été « mal faite » ?
La réponse mérite mieux qu’un oui ou un non.
L’enquête technique sur les avions, les terroristes, leurs déplacements, leurs financements et les effondrements a produit une quantité considérable de connaissances. Imaginer que rien n’aurait été enquêté ou que des milliers d’enquêteurs, ingénieurs, policiers, journalistes, familles et scientifiques participeraient depuis vingt-cinq ans à une seule gigantesque dissimulation n’est étayé par aucune preuve sérieuse.
En revanche, l’enquête institutionnelle fut tardive, fragmentée et longtemps handicapée par le secret. Les services de renseignement avaient raté des signaux déterminants avant les attaques. Certaines pistes furent sous-évaluées. Des documents importants ne furent déclassifiés que des années plus tard. La relation stratégique entre Washington et Riyad a nécessairement constitué un contexte politiquement sensible. Et les nouvelles pièces relatives à Bayoumi montrent qu’une conclusion formulée en 2004 peut légitimement être réinterrogée vingt ans plus tard.
C’est précisément là que se situe la frontière entre investigation et complotisme.
Dire « nous ne savons pas encore exactement si certains agents liés au pouvoir saoudien ont consciemment facilité l’installation de deux terroristes » est une question légitime.
Dire « les tours ont donc été dynamitées par le gouvernement américain » est un saut logique pour lequel les preuves manquent.
Dire « les services américains avaient reçu des avertissements qu’ils n’ont pas su exploiter » est établi.
Dire « ils savaient nécessairement ce qui allait se passer et ont décidé de laisser faire » ne l’est pas.
Dire « le 11-Septembre a été utilisé politiquement pour justifier des décisions sans rapport direct avec les auteurs des attentats, notamment la guerre d’Irak » est historiquement défendable.
Dire « cela prouve que Washington a organisé les attaques » ne l’est pas.
Vingt-cinq ans après, le principal enseignement du 11-Septembre est peut-être justement celui-là : une histoire peut être globalement comprise tout en conservant des zones d’ombre. Il n’est pas nécessaire d’inventer un immense complot pour reconnaître les mensonges d’État, les erreurs des services secrets, les intérêts géopolitiques, les informations classifiées et les responsabilités qui restent à établir.
Le scénario central est aujourd’hui solidement documenté : Al-Qaïda a conçu et exécuté les attentats du 11 septembre 2001.
Mais l’histoire périphérique du complot — ceux qui ont aidé les terroristes, ceux qui auraient pu les arrêter, les renseignements qui n’ont pas circulé et l’éventuelle implication d’individus appartenant ou liés à l’appareil saoudien — n’est, elle, peut-être toujours pas entièrement écrite.
Et c’est finalement beaucoup plus dérangeant qu’une théorie du complot : vingt-cinq ans après l’attentat le plus étudié de l’histoire contemporaine, quelques questions importantes ne réclament pas des fantasmes, mais encore des documents, des tribunaux et des réponses.
